Une belle leçon de vie…
Gilberte Hamel aura 106 ans le 29 avril et habite toujours chez elle. Elle n’a jamais quitté Saint-Éphrem-de-Beauce où elle a tissé de profonds liens avec sa communauté.
Si Gilberte est toujours en vie, c’est peut-être à cause de la balançoire. Une immense structure de bois au cœur du village de Saint-Éphrem-de-Beauce, dans les collines de Chaudière-Appalaches.
Durant la belle saison, Gilberte s’y assoit, face à face avec son garçon, qui ajoute son poids à celui du mobilier urbain. Les deux pieds bien à plat sur le plancher de bois, Gilberte actionne alors les muscles de ses cuisses pour sortir le mastodonte de l’inertie pendant que son fils s’assure de ne pas lui donner de coup de main.
Mais partir d’ici pour aller à la balançoire, c’est du boulot, commente Gilberte, au sujet des 300 mètres qu’elle doit faire à pied pour s’y rendre.
La balançoire est devenue un lieu où Gilberte peut socialiser et faire de l’exercice.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
Lorsque la balançoire prend tranquillement son élan, le voisinage passe la saluer : Bonjour Mme Caron!
Gilberte a beau avoir repris son nom de jeune fille, Hamel, depuis le décès de son mari Émilien il y a plus de 30 ans, par ici, c’est toujours Mme Caron.
Mais l’heure n’est pas encore à la balançoire. Les bourgeons des érables matures de la cour arrière ne sont pas encore sur le point d’éclore et le fond de l’air est frais. Peut-être qu’à son 106e anniversaire, le 29 avril prochain, Gilberte osera mettre le nez dehors.
Gilberte guette les signes du printemps.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
En attendant, elle guette les moindres signes de vie. J’aime beaucoup entendre les corneilles!, s’exclame-t-elle. Et ces camions chargés de bois qui font vibrer la fenêtre du salon en se rendant à la scierie un peu plus bas. Les gens se plaignent de ça, mais moi, j’aime le bruit, ça fait de la vie, ajoute-t-elle.
Une maison au cœur d’une communauté
Le chez-soi de Gilberte est fait d’une maison, qu’elle habite depuis 75 ans, mais aussi d’une communauté à laquelle elle est intimement liée.
De Jocelyne, la voisine, qui vient la saluer tous les jours et à qui son bracelet de sécurité renvoie si elle est en détresse, en passant par une religieuse qui lui apporte son courrier, un prétexte pour venir me visiter, à la bibliothèque et la pharmacie de l’autre côté de la rue.
Gilberte Hamel habite au cœur de Saint-Éphrem-de-Beauce.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
Comme le souligne Amélie Quesnel-Vallée, directrice du Département d’équité, d’éthique et de politiques à la Faculté de médecine de l’Université McGill, le cas idyllique de Gilberte Hamel fait écho en partie aux résultats de la revue systématique que son équipe a menée sur le sujet du vieillir chez soi et dont les résultats sont parus l’an dernier dans la revue Age and Ageing.
“Les résidents ruraux ont systématiquement plus tendance à vieillir à domicile que les personnes qui résident dans un contexte urbain”, résume-t-elle. Cette dernière explique le tout, notamment, en raison du réseau social plus soutenu et développé au fil des ans, mais aussi, dans d’autres cas, au manque d’accès à certains services.
“C’est peut-être un exemple à émuler, même dans nos grandes villes, à se dire bien : ‘‘Est-ce qu’on se connaît? Est-ce qu’on pourrait se connaître un petit peu plus?’’”, ajoute-t-elle.
Rester chez soi à tout prix
La suite
Il y a deux ans, Paul Caron, le fils de Gilberte, a emménagé chez elle alors qu’elle avait 103 ans. Mais n’insistez pas sur le fait que je vis avec elle, les gens vont penser que c’est à cause de moi si elle est encore ici, mais elle y arriverait quand même!, martèle-t-il.
Si je suis encore comme je suis là, aujourd’hui, c’est parce que je suis restée dans ma maison!
Une citation de Gilberte Hamel, 105 ans
Puis toutes les personnes âgées qui vieillissent là pis qui déménagent, faites pas ça!, prévient Gilberte. Elle prend une pause avant d’ajouter : Ils vivront pas longtemps!
Gilberte peut compter sur la visite quotidienne de sa voisine et amie.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
Ce qui est difficile dans le concept de vie chez soi, c’est de distinguer ce qui est dû à un choix personnel et qui est fait dans un contexte qui est sécuritaire et qui amène du bien-être et ce qui est dû à un manque d’accès à des services, nuance Amélie Quesnel-Vallée.
Pour Gilberte, nul doute que ce choix est le sien. Son fils est tout de même fasciné de voir à quel point rien n’est adapté pour les personnes âgées en perte d’autonomie. À preuve, il montre les petits pots de yogourt dans le réfrigérateur qui demandent une dextérité pour arriver à les ouvrir.
Après le décès de son mari, il y a 30 ans, Gilberte a aménagé sa chambre en bas, à côté de la cuisine. Et tout est à portée de main : les patates sous l’évier, les chaudrons, son tricot, son livre écrit en gros caractères.
Gilberte Hamel emprunte des livres avec de gros caractères à la bibliothèque située en face de chez elle.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
Si on lui avait dit qu’elle serait encore ici, elle qui est née à Saint-Éphrem-de-Beauce en 1920, alors que tout le monde se promenait à cheval, elle n’y aurait pas cru. Tous ses frères sont décédés.
Je suis fière d’avoir toute ma tête, dit-elle. Mais elle dénonce la façon dont celles et ceux qui l’abordent tiennent pour acquis, en la voyant, qu’elle a sûrement des troubles cognitifs. Pourquoi, à cause que c’est une personnes âgée, la plupart du monde pense que je suis à moitié perdue?, questionne-t-elle.
L’an dernier, Gilberte s’est rendue à l’hôpital pour des pierres aux reins. À mon âge, elles doivent être en or!, blague-t-elle. Elle raconte que les médecins n’avaient jamais opéré quelqu’un de si vieux.
Gilberte Hamel a passé l’hiver à tricoter et à lire, deux de ses passe-temps favoris.
Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond
De fait, le cas de Gilberte est assez rare. Selon le recensement de 2021, Gilberte faisait partie des 110 centenaires de Chaudière-Appalaches, un groupe d’âge pour lequel le pourcentage de gens qui habitent en ménage collectif, comme des RPA, augmente de façon significative.
Le prochain recensement de Statistique Canada, qui s’amorce bientôt, dénombrera-t-il davantage de centenaires qui, comme elle, demeurent toujours à domicile?
On pourrait imaginer que, en effet, il va y en avoir plus qui vivent en toute autonomie, mais je ne serais probablement pas surprise que d’autres de ces personnes-là vivent avec des soins qui ne sont peut-être pas tout à fait adaptés à leurs besoins malheureusement, note Amélie Quesnel-Vallée.
À ceux et celles qui envient son grand âge, Gilberte Hamel prévient qu’il faut aussi accepter les désagréments. Tu peux pas vivre jusqu’à 105 ans pis pas avoir rien, pas de problèmes, de bobos, note-t-elle.
Alors, elle y va tranquillement, à son rythme, un jour à la fois.