Du « soleil sur demande » pendant la nuit? Des astronomes inquiets
Une entreprise américaine veut placer des satellites miroirs en orbite terrestre pour vendre un éclairage nocturne.
Le projet
Reflect Orbital a proposé au législateur américain plusieurs tailles de satellites, allant de 10 mètres sur 10 mètres à 18 m sur 18 m et 54 m sur 54 m.
Reflect Orbital entend fournir de l’éclairage pour des événements spéciaux.
Photo : Reflect Orbital
À une altitude de 625 km, le satellite test de la compagnie, baptisé Earendil-1, serait équipé d’un miroir déployable d’une taille de 18 mètres sur 18 mètres.
Si l’expérience est un succès, Reflect Orbital veut déployer une constellation de 4000 satellites à l’horizon 2030. L’un des fondateurs de l’entreprise, Ben Nowack, évoque même la création d’une mégaconstellation de 250 000 satellites.
Selon la jeune pousse, chacun des faisceaux lumineux couvrira une superficie d’environ 5 kilomètres de diamètre au sol et sera plusieurs fois plus lumineux que la pleine lune, mais tout de même beaucoup moins que le soleil.
L’objectif est de fournir au moins 200 W de puissance – soit seulement 15 % de la puissance totale du soleil à midi – à ses clients.
Un impact dévastateur en astronomie
Le projet de Reflect Orbital est loin de faire l’unanimité dans le monde scientifique, particulièrement du côté des astrophysiciens, dont le travail nécessite une grande noirceur pour observer les objets faiblement lumineux du ciel profond.
La Société canadienne d’astronomie (CASCA), par exemple, dit s’inquiéter de l’éventuel déploiement de ces technologies impliquant la redirection de la lumière solaire vers la face nocturne de la surface terrestre, explique son président Erik Rosolowsky dans un communiqué.
Cette constellation de satellites miroirs conçus pour réfléchir la lumière du soleil pourrait ainsi devenir l’un des objets les plus brillants du ciel nocturne et obstruer l’observation d’objets célestes moins lumineux, selon la CASCA.
On s’attend à ce que cette lumière solaire redirigée ait des impacts extrêmement négatifs sur l’astronomie, en raison de la pollution lumineuse générée par les miroirs, mais aussi à cause des interférences qu’elle peut causer dans les observations de l’Univers aux longueurs d’onde optique, infrarouge et radio.
Une citation de Erik Rosolowsky, CASCA
En outre, l’éclat des miroirs pourrait saturer les caméras des télescopes et laisser des traces lumineuses intenses sur les images scientifiques, prévient la CASCA.
Une orbite de plus en plus encombrée
Pour l’astrophysicienne Nathalie Ouellette, de l’Institut Trottier de recherche sur les exoplanètes et membre de la CASCA, le projet représente un véritable cauchemar pour la pollution de l’orbite terrestre.
Représentation par ordinateur des débris dans l’orbite terrestre, réalisée par l’Agence spatiale européenne.
Photo : La Presse canadienne
On était déjà préoccupés par la prolifération de constellations privées de milliers de satellites, comme ceux de Starlink ou Amazon, qui fournissent des services Internet, affirme Nathalie Ouellette.
La scientifique pense que le déploiement de cette mégaconstellation de satellites/miroirs représenterait une augmentation des risques pour l’environnement spatial en générant beaucoup de débris spatiaux qui menaceraient les satellites scientifiques actuels et futurs en orbite terrestre.
Déboussoler la nature
Nathalie Ouellette s’inquiète d’autant plus que, selon elle, le projet de mégaconstellations pourrait perturber le cycle jour-nuit de l’humain et de toutes les espèces vivantes.
Les migrations d’oiseaux, la pollinisation, la croissance des plantes et les comportements animaux pourraient être perturbés par la lumière solaire réfléchie la nuit depuis l’orbite.
Une citation de Nathalie Ouellette, Institut Trottier de recherche sur les exoplanètes
Plusieurs animaux, tels que les oiseaux migrateurs, les insectes et les chauves-souris, dépendent du cycle jour-nuit et de l’obscurité naturelle pour se guider, chasser ou se reproduire.
Cette lumière réfléchie la nuit pourrait désorienter les animaux et perturber gravement les cycles de vie, souligne Nathalie Ouellette.
Selon la scientifique, l’impact d’une telle lumière sur la santé humaine causerait également un problème, notamment en modifiant le rythme circadien, l’horloge biologique interne du corps, qui régule les cycles de sommeil et d’éveil sur une période d’environ 24 heures.
Cette approche constitue tout simplement une utilisation imprudente et inefficace de l’orbite terrestre, une ressource précieuse et limitée.
Une citation de Nathalie Ouellette, Institut Trottier de recherche sur les exoplanètes
Les calculs montrent que, même avec un miroir de la taille envisagée (18 à 54 mètres), la quantité d’énergie solaire renvoyée au sol par un seul satellite ne représenterait qu’une fraction infime de la puissance du soleil de midi.
Une citation de Yves Poissant, CanmetÉNERGIE
“On parle de 30 000 fois moins que l’intensité du Soleil. L’impact sur la production additionnelle d’électricité ou sur les cultures sera négligeable, ce qui ne sera pas rentable”, indique Yves Poissant.
Il faut non seulement penser au coût de lancement des satellites, mais aussi au temps requis pour que l’opération devienne rentable. Bien que les panneaux solaires soient très durables – environ 30 ans –, des débris spatiaux qui circulent à grande vitesse risquent de causer des dommages importants.
Une citation de Federico Rosei, Université de Trieste
Selon Yves Poissant, il est temps que des normes internationales soient mises en place : “Est-ce qu’on a le droit de mobiliser l’orbite terrestre à des fins commerciales?”, se demande-t-il. “L’orbite terrestre est de plus en plus convoitée, il serait bien de mettre en place des règles claires pour que ce soit équitable pour tout le monde.”