Il faut être prudent avec la nature et surtout ne pas rendre certains changements ou modifications irréversibles, en jouant dangereusement aux apprentis-sorcier.
Résumé
Science
On pourrait bientôt éliminer les moustiques. Mais le devrait-on?
Par Louise Toutée, stagiaire Fernand-Séguin
7 août 2025 à 04h15|
Mis à jour le7 août 2025 à 10h39
Aucun des moustiques présents au Québec n’est considéré comme un vecteur de maladie — à part le virus du Nil occidental, depuis un certain temps. (123rf)
«Les moustiques sont sur Terre depuis plus de 120 millions d’années. Un monde sans moustique, ce n’est pas la Terre», pour Frédéric Simard, entomologiste à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
Ça fait longtemps que l’humain lutte contre les maringouins, et tente même parfois de les éliminer. Pour l’instant, avec un succès limité: ces insectes sont présents sur tous les continents, à l’exception de l’Antarctique et de quelques îles.
Mais des équipes de recherche à travers le monde développent des méthodes toujours plus précises qui sont en train de changer la donne.
Combattre le moustique par… le moustique
Steve Whyard, professeur de biologie à l’Université du Manitoba, perfectionne une technique qui a fait ses preuves en éliminant une espèce de mouche à viande de l’Amérique du Nord. L’idée est simple : stériliser en laboratoire des insectes mâles de l’espèce choisie, puis les relâcher dans la nature.
Chez certaines espèces de moustiques (incluant le moustique commun, bien présent au Québec), la femelle ne s’accouple généralement qu’une fois dans sa vie. Si elle s’accouple avec un mâle stérile, elle ne produira donc aucun bébé.
«L’attrait de la technique, c’est qu’elle est spécifique à une espèce, vu que les moustiques ne s’accouplent qu’avec leurs congénères. Et c’est une technologie de contrôle local, parce que les moustiques ne voyagent pas très loin.»
— Steve Whyard, biologiste
On pourrait donc en théorie l’utiliser dans les villes en relâchant régulièrement des essaims de moustiques transgéniques. Cela permettrait de remplacer les pesticides que de nombreuses municipalités répandent déjà pour lutter contre les insectes nuisibles, et peut même être plus efficace.
La méthode n’est cependant pas conçue pour éliminer une espèce pour de bon, mais d’autres chercheurs en développent de bien plus agressives. Car ailleurs dans le monde, les moustiques représentent plus qu’une simple nuisance. À cause des maladies qu’ils transmettent comme la malaria ou la dengue, les moustiques sont responsables de plus de 725 000 décès chaque année, la plupart en Afrique subsaharienne.
Défier la génétique
Une de ces approches est de développer des moustiques transgéniques portant des traits désavantageux qu’ils transmettront à leur descendance, comme un gène pour rendre leurs enfants femelles stériles.
(Steklo / Shutterstock)
Auparavant, le problème de ces techniques était que les moustiques n’avaient que 50 % de chance de transmettre le gène modifié à leur descendance. La modification avait donc tendance à disparaitre d’elle-même au fil des générations. Mais des avancées récentes en manipulations génétiques permettent d’amplifier artificiellement la transmission du gène, ce qui amène les moustiques à le transmettre à jusqu’à 99 % de leur descendance.
Résultat: «On peut libérer un très petit nombre de moustiques et ils vont faire le travail eux-mêmes, en répandant cette modification à grande échelle», raconte Federica Bernardini, chercheuse qui étudie cette technique pour le consortium de recherche Target Malaria.
Dans des tests en laboratoire en 2018, l’introduction d’un gène affectant la fertilité des moustiques femelles, combiné à cette nouvelle technologie, a mené une population captive de moustiques à l’extinction après seulement huit générations.
Éradiquer ou pas?
D’autres techniques encore sont en développement pour lutter contre les insectes porteurs de maladie. En mars dernier, la professeure en biologie de l’Université Notre-Dame Lee Haines a démontré qu’un médicament servant à traiter des maladies rares avait aussi comme effet de rendre notre sang toxique pour les insectes qui le boivent. Les moustiques en mouraient en moins d’une journée. «C’est très puissant», témoigne-t-elle.
Ces technologies, combinées aux classiques pièges et insecticides, pourraient bientôt nous rendre capables d’éliminer complètement certaines espèces, selon Steve Whyard et Federica Bernardini.
Ce n’est pas nécessairement l’objectif des scientifiques qui combattent la malaria, remarquez. «On n’a pas besoin d’éradiquer une espèce pour éliminer la malaria, explique Talya Hackett, chercheuse à Target Malaria. Il suffit de réduire suffisamment la population de moustiques pour briser le cycle de transmission.»
Néanmoins, s’ils avaient l’option d’éradiquer les moustiques porteurs de maladie d’un claquement de doigts, presque tous les chercheurs interrogés le feraient. «Sans hésiter», dit Frédéric Simard.
Pour les insectivores comme l’hirondelle bicolore, les moustiques ne forment qu’une très petite partie de la diète — de l’ordre de 1 %. (Robert Auger)
Pas un gros rôle dans les écosystèmes
Or si on les éliminait bel et bien, quelles répercussions cela aurait-il sur leurs écosystèmes?
Talya Hackett étudie depuis sept ans le rôle que joue l’Anapheles gambiae, le principal moustique porteur de la malaria, dans un écosystème du Ghana. Avec son équipe, elle a observé quels insectes se posaient sur les fleurs de la région, et analysé le contenu de l’estomac et des crottes d’oiseaux, de geckos ou d’araignées.
Ses résultats sont préliminaires, mais ils suggèrent que la disparition de l’Anapheles gambiae n’aurait pas de gros impact sur son environnement. «Ce ne sont pas des pollinisateurs particulièrement efficaces», explique-t-elle. Et ils ne semblent former que 1 % de la diète des animaux qui les mangent.
«Ce qu’ils apportent, c’est la misère et la souffrance», selon Lee Haines.
Et ici?
La question est plus délicate quand on la pose au sujet des moustiques qui nous piquent sans transmettre de maladies, comme la plupart de ceux présents au Québec.
Ici non plus, ils ne jouent probablement pas un rôle irremplaçable dans l’écosystème. «Ils servent de nourritures à des insectivores, mais leur rôle n’est pas très spécifique, explique Frédéric Simard. Il n’y a aucun insectivore qui dépend des moustiques.»
Un des seuls endroits où leur disparition pourrait avoir un impact notoire, selon lui, est le nord du Canada. Les moustiques y sont présents en si grand nombre durant l’été qu’ils amènent des animaux comme les caribous à choisir des chemins précis pour les éviter, ou parfois même à nager au milieu de lac jusqu’à se noyer.
Pour Steve Whyard, le besoin de prendre en compte la santé mentale de la population justifie d’éliminer les moustiques en ville, mais pas de déranger ce genre d’écosystème sauvage.
Et grâce aux nuisances qu’ils causent, les moustiques sauvages ont même comme effet de protéger certaines zones naturelles, en décourageant les populations de s’y installer. «Ils sont des sortes de gardiens, d’une certaine façon», résume Lee Haines.