Article dans le cadre de la parution du livre Ruelles de Florence Sara G. Ferraris
Texte complet : Les ruelles de Montréal, lieu de socialisation ou vecteur de gentrification?
Les ruelles de Montréal, lieu de socialisation ou vecteur de gentrification?
Photo: Marie-France Coallier, Le Devoir
Florence Sara G. Ferraris (sur la photo) a parcouru Montréal avec la photographe Ariel Tarr afin de documenter le rôle des aménagements urbains des ruelles dans le quotidien de personnes qui se les sont appropriées.
Zacharie Goudreault
11 mars 2024
Transports / Urbanisme
Les ruelles de Montréal sont devenues, au fil des années, des lieux de rencontre verdis occupant un rôle important dans la vie sociale de nombreuses personnes, constate Florence Sara G. Ferraris, autrice d’un livre complet sur le sujet. Pour plusieurs, une question s’impose toutefois : l’embellissement de nos ruelles contribue-t-il à la gentrification de certains quartiers de la métropole, où les moins nantis se sentent pris comme dans un étau par une hausse des loyers et des valeurs foncières ?
« On voulait rendre hommage aux ruelles de Montréal », devenues au fil des années, pour de nombreux résidents, un lieu de socialisation, verdi en été, qui permet de défaire « le mythe » selon lequel les Montréalais ne parlent pas à leurs voisins, relève Mme Ferraris. Son ouvrage finement écrit, Ruelles, imagé par la photographe Ariel Tarr, sortira en librairie le 13 mars. « La manière dont les gens se sont approprié les ruelles chez nous, c’est assez particulier », constate l’autrice, qui a été journaliste pendant plusieurs années, notamment pour Le Devoir, avant d’intégrer les rangs de la Ville de Montréal en 2021.
En passant par le romancier Michel Tremblay, l’auteur-compositeur Pierre Huet, à l’origine de plusieurs chansons des groupes Beau Dommage et Offenbach, de même que des résidents aux parcours éclectiques, les deux femmes ont parcouru la métropole afin de documenter le rôle de ces aménagements urbains dans le quotidien de Montréalais qui se sont approprié ces espaces, notamment dans le contexte du programme des « ruelles vertes » de la Ville. Environ un dixième des quelque 4000 ruelles de la métropole ont reçu jusqu’à maintenant un financement municipal permettant d’assurer leur réaménagement afin d’y apaiser la circulation routière tout en y installant du mobilier urbain et en y plantant divers végétaux, le tout afin que ces espaces contribuent à la lutte contre les îlots de chaleur tout en améliorant la gestion des eaux fluviales dans la métropole.
« Les ruelles vertes, c’est du verdissement, mais c’est la communauté avant tout », relève en entrevue le coordonnateur à l’écoquartier du Sud-Ouest, Luis Gomez, qui accompagne régulièrement des citoyens qui s’unissent pour embellir et verdir leur ruelle. « Les ruelles changent de manière profonde, et c’est un miracle », dit M. Gomez, qui constate que le réaménagement de celles-ci mobilise de plus en plus de citoyens. Ainsi, seulement dans l’arrondissement du Sud-Ouest, une dizaine de projets de ruelles vertes sont soumis par des groupes de citoyens chaque année, relève-t-il. L’arrondissement concrétise ensuite quelques-uns de ces projets, qui impliquent dans certains cas de déminéraliser des espaces pour pouvoir ensuite les verdir.
En sillonnant la métropole, Florence Sara G. Ferraris a toutefois pu constater que de nombreuses ruelles qui n’ont reçu aucun financement de la Ville pour devenir des espaces verdis ont tout de même subi une profonde métamorphose grâce à la mobilisation des résidents voisins de celles-ci.
« Il y a des endroits où il n’y a jamais eu d’implication des pouvoirs publics ou d’un organisme [pour en financer l’aménagement], mais la ruelle est déjà verte et très humanisée », souligne Mme Ferraris. « Ce qu’on voit, c’est que le désir des Montréalais d’habiter cet espace-là, on le retrouve dans tous les quartiers », poursuit-elle.
4000
On compte plus de 4000 ruelles, qui s’étirent sur près de 500 km, dans les quartiers centraux de Montréal. De ce nombre, un dixième sont officiellement nommées « ruelles vertes » par la Ville. Leur aménagement a été financé par la Ville au terme d’une proposition soumise par les résidents demeurant le long de ces ruelles. Les résidents doivent ensuite assurer l’entretien à long terme de ces aménagements à leurs frais.
L’embourgeoisement des ruelles
En rendant les propriétés voisines plus attrayantes, les ruelles vertes peuvent toutefois contribuer à une augmentation de la valeur des propriétés environnantes, ce qui contribue à la gentrification de secteurs dont les résidents moins nantis se sentent de plus en plus exclus. Il s’agit d’ailleurs là d’un problème abordé dans une étude publiée en 2022 et réalisée par les professeurs en études urbaines de l’Université du Québec à Montréal Hiên Pham et Ugo Lachapelle.
« Dans les offres de ventes de maisons, on annonce qu’il y a une ruelle verte derrière la maison pour justifier la qualité de vie entourant cette propriété, souligne Hiên Pham, en entrevue au Devoir. C’est un signe que les ruelles vertes peuvent faire augmenter la valeur des propriétés. »
Il y a des endroits où il n’y a jamais eu d’implication des pouvoirs publics ou d’un organisme [pour en financer l’aménagement], mais la ruelle est déjà verte et très humanisée
— Florence Sara G. Ferraris
Il est toutefois difficile d’établir si les ruelles vertes sont une cause ou une conséquence de l’embourgeoisement, un phénomène complexe qui a de nombreuses racines, précise Ugo Lachapelle. « La ruelle verte pourrait créer un effet à la hausse sur les prix des logements, mais, après ça, est-ce que ce sont des gens un peu plus aisés qui réussissent à s’organiser pour créer des ruelles vertes ou est-ce que ce sont les ruelles vertes qui attirent des gens plus aisés ? C’est difficile à dire », explique le professeur.
« C’est sûr que l’écogentrification, c’est un phénomène qui nous inquiète, et ce n’est pas évident à régler », relève pour sa part Luis Gomez, de l’écoquartier du Sud-Ouest. Or, « on ne peut pas simplement dire qu’on va arrêter d’intervenir dans les quartiers parce que ça va créer de la gentrification », souligne Florence Sara G. Ferraris, plusieurs quartiers de Montréal demeurant à ce jour aux prises avec un manque d’espaces verts.
Planification
Dans ce contexte, Hiên Pham estime qu’une meilleure planification de l’aménagement des ruelles vertes s’impose dans la métropole, tant pour que celles-ci soient mieux entretenues et réparties sur le territoire que pour prévenir « les effets pervers de la gentrification » que celles-ci pourraient engendrer.
C’est sûr que l’écogentrification, c’est un phénomène qui nous inquiète, et ce n’est pas évident à régler
— Luis Gomez
« Si un jour, on est capables de prouver que, oui, la gentrification est causée par l’arrivée des ruelles vertes, ce sera trop tard pour contrer les effets de ce processus-là », prévient la professeure, selon qui la Ville doit avoir le « courage » de revoir son implication dans le développement de ces projets afin que ceux-ci soient inclusifs à long terme. « Si on veut vraiment prendre en compte la question de la gentrification, il faut inclure les acteurs du logement dans la conversation », note-t-elle par ailleurs.
« Ultimement, la vraie réponse pour lutter contre la gentrification, ce sont des investissements en logement dont on a besoin, relève pour sa part Florence Sara G. Ferraris. Le vrai noeud, il est là. »