Visite de Mark Carney en Chine « Un point tournant » dans les relations entre le Canada et la Chine

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Le premier ministre du Canada Mark Carney et son homologue chinois Li Qiang
(Pékin) Le Canada et la Chine ont renouvelé une série de protocoles d’entente jeudi, dont un sur l’énergie, mais les deux pays ne se sont toujours pas entendus sur la réduction de leurs tarifs douaniers respectifs. Le premier ministre Mark Carney a été accueilli en grande pompe au palais de l’Assemblée du peuple, là où le gouvernement chinois reçoit les dignitaires, lors de cette visite qui vise à renouer des liens avec la superpuissance asiatique après un froid diplomatique qui a duré près d’une décennie.
Résumé
Une longue garde d’honneur a salué le premier ministre canadien à son arrivée dans le hall au plancher de marbre immaculé avant qu’une fanfare militaire entonne l’hymne national canadien. Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, s’est joint à l’imposante délégation canadienne et a participé à la rencontre avec le premier ministre chinois Li Qiang. Sa province produit 54 % du canola canadien et est donc grandement touchée par les droits de douane imposés par la Chine depuis août.
Les cinq ministres qui accompagnent M. Carney ont rencontré leurs homologues : Mélanie Joly (Industrie), Anita Anand (Affaires étrangères), Tim Hodgson (Ressources naturelles), Heath MacDonald (Agriculture) et Maninder Sidhu (Commerce international).
Le premier ministre Li a souligné le désir de la Chine de développer une relation de confiance et de collaboration avec le Canada. M. Carney a affirmé que les protocoles d’entente signés jeudi constitueront « la fondation d’un nouveau partenariat stratégique » avec la Chine. Ils se sont engagés « à maintenir des canaux de communication ouverts » pour tenter de résoudre la question des droits de douane sur les produits agricoles canadiens par l’entremise du Comité mixte sur l’économie et le commerce Canada-Chine.

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Les premiers ministres Li Qiang et Mark Carney
Le Canada et la Chine ont signé des protocoles d’entente sur l’énergie, le bois d’œuvre de la Colombie-Britannique, la lutte contre le crime, la culture, la sécurité de la nourriture pour les animaux domestiques. Celui sur l’énergie reconnaît le Canada comme « un partenaire potentiel important » pour la production responsable et fiable de pétrole.
Plus tôt dans la journée, le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, a affirmé que la visite du premier ministre Mark Carney en Chine marque « un point tournant » dans la relation entre les deux pays, lors d’une rencontre avec son homologue canadienne Anita Anand jeudi. M. Carney et une délégation de cinq ministres sont à Pékin pour tenter de rebâtir des ponts avec le gouvernement chinois. Il s’agit de la première visite d’un premier ministre canadien en Chine depuis 2017.
Le ministre Wang Yi a indiqué que les rencontres prévues lors de ce séjour de trois jours ouvriraient de nouvelles perspectives alors que le monde connaît des changements sans précédent. Il a ajouté que la relation entre le Canada et la Chine va au-delà des relations bilatérales et que les deux gouvernements doivent veiller à « éviter les perturbations » et approfondir leur coopération.

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Les ministres des Affaires étrangères Anita Anand et Wang Yi
M. Carney a tenu une série de rencontres avec les dirigeants d’entreprises et de firmes d’investissement dont CATL, leader mondial de la fabrication de batteries pour les véhicules électriques, la plateforme commerciale en ligne Alibaba, China National Petroleum Corporation, une importante société d’État pétrolière, et la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC), la plus banque la plus importante à l’échelle mondiale avec des actifs de 6,6 billions, selon la firme S&P Global spécialisée dans les informations sur les marchés. L’institution financière est contrôlée par le gouvernement chinois.
Le commerce est au cœur des discussions alors que les États-Unis déstabilisent l’ordre mondial. Face à ce vent d’incertitude, le Canada tente de diversifier ses marchés d’exportations à l’étranger pour réduire sa dépendance au marché américain. M. Carney s’est donné pour objectif de doubler les exportations à l’extérieur des États-Unis au cours de la prochaine décennie pour les faire passer de 300 milliards à 600 milliards. Il tente aussi d’obtenir 1000 milliards de dollars de nouveaux investissements d’ici 2030, entre autres, dans le secteur de l’énergie.
La Chine est le deuxième partenaire commercial du Canada après les États-Unis. Les échanges commerciaux entre se chiffraient à près de 119 milliards en 2024. Le Canada y a exporté pour près de 30 milliards de marchandises et en a importé pour près de 89 milliards de produits chinois.
M. Carney doit rencontrer jeudi après-midi Zhao Leji, le président du Comité permanent du Congrès national du peuple — le parlement chinois — puis le premier ministre Li Qiang au palais de l’Assemblée du peuple, là où le gouvernement chinois reçoit les dignitaires. Elles seront suivies d’un dîner officiel. Il s’agit d’un passage obligé avant sa rencontre prévue vendredi avec le président Xi Jinping.
Le gouvernement canadien s’attend à faire des progrès sur les tensions commerciales entre les deux pays. Des tarifs douaniers étouffent les producteurs de canola, de porc et de produits de la mer canadiens. Ils atteignent près de 76 % dans le cas des exportations de graines de canola en Chine.
Il s’agit de représailles en réaction à la surtaxe de 100 % imposée par le Canada sur les véhicules électriques chinois entrés en vigueur en 2024. Le gouvernement alors dirigé par Justin Trudeau avait emboîté le pas aux États-Unis sous la présidence de Joe Biden pour protéger l’industrie nord-américaine de l’automobile.
La Chine « subventionne massivement » la production de véhicules électriques et « tente de les écouler sur les marchés mondiaux, car elle en produit bien plus qu’elle n’en consomme », explique l’ex-diplomate canadien Michael Kovrig. Ce dernier a passé plus de 1000 jours en captivité lorsque les tensions avec la Chine ont atteint leur paroxysme en 2018 après l’arrestation par les autorités canadiennes de Meng Wanzhou, dirigeante du géant chinois des télécommunications Huawei. Cet évènement avait marqué le début d’un grand froid diplomatique entre les deux pays.
En plus de produire des véhicules électriques qu’elle est en mesure de vendre à faible coût sur les marchés mondiaux, la Chine tente aussi d’augmenter la dépendance envers ses produits. « Cette stratégie risque d’entraver le développement d’autres pays dans leur propre industrie du véhicule électrique, ce qui constitue un obstacle majeur à la transition écologique et au maintien d’une base industrielle et de technologies de pointe dans ces pays », a ajouté M. Kovrig.
Or, l’arrivée de l’administration Trump aux États-Unis et ses droits de douane qui frappent l’industrie automobile canadienne ont changé la donne. Ils affaiblissent la chaîne de production nord-américaine d’automobiles. Le Mexique a haussé ses droits de douane sur les véhicules électriques chinois de 20 % à 50 % le 1er janvier.
« Je pense que pour le consommateur, ce serait une solution intéressante », affirme en entrevue le président-directeur général de Mobilité Électrique Canada, Daniel Breton. Il estime que le gouvernement doit trouver un équilibre entre aider les consommateurs et protéger les emplois des travailleurs. « C’est une espèce de jeu d’équilibriste qui doit se faire avec le gouvernement Carney qui n’est pas facile. Je ne pense pas que ce soit approprié d’enlever complètement les tarifs douaniers sur les véhicules chinois, mais je pense que c’est une chose qui pourrait être avisée de les abaisser à un niveau raisonnable. »
Le gouvernement Carney n’a pas indiqué s’il pourrait diminuer ses droits de douane de 100 % à 50 % et ainsi s’aligner avec la politique mexicaine. L’ambassadeur de la Chine au Canada, Wang Di, avait affirmé dans une entrevue au réseau CTV l’automne dernier que le gouvernement chinois était prêt à abandonner ses droits de douane sur les produits agroalimentaires si le Canada faisait de même pour les véhicules électriques chinois.
https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2026-01-15/visite-de-mark-carney-en-chine/un-point-tournant-dans-les-relations-entre-le-canada-et-la-chine.php
Entrevue avec Mélanie Joly « Le voyage en Chine est un message en soi »
Bien des vagues ont agité l’océan Pacifique depuis que Mélanie Joly, alors ministre des Affaires étrangères, a lancé la stratégie indopacifique du Canada, dans laquelle la Chine était qualifiée de « puissance perturbatrice ».
Résumé
C’était en novembre 2022. Même un an après la libération des deux Michael de prisons chinoises, les relations entre les deux pays étaient frigorifiques et les termes peu flatteurs relayés par la diplomate en chef n’avaient pas manqué d’irriter Pékin davantage. La question de l’ingérence étrangère était sur toutes les lèvres au Canada. En gros, on n’était pas loin du fond du baril diplomatique.
Trois ans et des poussières plus tard, Mélanie Joly, qui est aujourd’hui ministre de l’Industrie, est arrivée à Pékin mercredi avec le premier ministre canadien, quatre de ses collègues et d’autres élus. Vendredi, Mark Carney aura un tête-à-tête avec le président chinois, Xi Jinping.
Cette rencontre au sommet, la ministre montréalaise a commencé à la préparer en juillet 2024. À l’époque, Mélanie Joly avait débarqué à Pékin en visite surprise pour reprendre le dialogue avec son homologue chinois. Pour briser la glace.
Depuis, il y a eu le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses menaces dirigées vers l’économie canadienne. Et le changement de premier ministre à Ottawa, qui est devenu « une occasion de rétablir les liens » avec la Chine, m’a-t-elle dit en entrevue lundi, quelques heures avant son départ pour l’Asie.
À quoi s’attendre de cette visite ? « Le voyage [en Chine] est un message en soi, affirme Mme Joly. C’est important qu’on puisse avoir le premier ministre et le président chinois dans une même salle en train de se parler de géopolitique, mais également en train de parler de commerce et de faire des affaires. Le Canada ne peut pas être un pays qui se tient debout du point de vue économique et qui n’est pas capable de parler à ses plus grands partenaires commerciaux. Et la Chine en est un », note-t-elle.
Le Canada tourne-t-il le dos à ses valeurs, à la défense des droits de la personne, à ses valeurs démocrates, en pactisant avec le régime répressif de Xi Jinping ? « Nos valeurs, on va toujours les défendre, mais on doit aussi être capables de défendre nos intérêts nationaux, répond-elle. […] Et dans le contexte actuel, où la force prévaut sur les normes, on doit être extrêmement pragmatiques », dit-elle.
Parmi les sujets épineux qui seront immanquablement discutés à Pékin et qui sont de son ressort, il y a bien sûr le dossier des automobiles électriques chinoises, frappées de droits de douane de 100 % au Canada. Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a demandé au gouvernement Carney de ne pas plier dans ce dossier.
À ce sujet, Mélanie Joly ne ferme pas la porte à un changement de politique, mais pas à n’importe quel prix. Son gouvernement, rappelle-t-elle, privilégie la construction de véhicules au Canada.
« On est très conscients que le secteur automobile canadien est victime de façon injustifiée et injustifiable des tarifs américains de 25 %. Il y a 125 000 emplois en jeu. Donc, on va être extrêmement diligents pour justement non seulement être capables d’attirer des investissements qui vont créer des emplois au pays, mais aussi pour avoir une vision du secteur automobile qui n’est pas associée à une trop grande dépendance envers les États-Unis », dit-elle. D’ailleurs, elle ne cache pas sa déception à l’égard des constructeurs américains – Stellantis et GM – qui ont fait marche arrière au Canada depuis le retour de Donald Trump.
Mélanie Joly affirme qu’elle utilisera tous les leviers pour soutenir cette industrie névralgique et la recherche qui y est associée. « Et, oui, on va utiliser nos investissements en défense pour attirer des investissements dans le secteur automobile au Canada », dit-elle. Elle a déjà des pourparlers à ce sujet avec le Japon, la Corée et l’Allemagne. Ces deux derniers pays sont finalistes pour la vente d’une flotte de sous-marins au Canada et doivent démontrer au Canada comment ces dépenses entraîneront des retombées dans l’économie canadienne.
Derrière le voyage en Chine, comme ceux qui suivront au Qatar et à Davos, Mélanie Joly voit un grand objectif. Rebâtir la base industrielle canadienne, qui est en souffrance. Une nécessité, dit-elle, dans une ère de tensions accrues chez nos voisins du Sud et à travers le monde. « Il y a une nécessité d’investir dans le domaine de la défense, mais aussi dans notre tissu industriel. Si le Canada est en conflit un jour, on va pouvoir produire ce qui est nécessaire pour nous défendre », plaide celle qui compte élaborer au cours des prochains mois une stratégie industrielle de la défense pour le pays.
Tout un changement de cap pour la politicienne libérale après presque quatre années passées aux Affaires étrangères. « Ces années-là m’ont permis d’avoir une compréhension très fine de ce qui se passe dans le monde, puis de pouvoir travailler ma résilience psychologique à gérer des crises tous les jours. »
Assez utile, de nos jours. Surtout quand la plus grande « puissance perturbatrice » est notre voisin.
https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2026-01-15/entrevue-avec-melanie-joly/le-voyage-en-chine-est-un-message-en-soi.php