C’est vrai qu’on a besoin de culture. Mais c’est un besoin mal aimé. Ou mal compris. On dirait qu’on n’a pas besoin de culture comme on a besoin de routes, de CHSLD, d’écoles publiques, de places en garderie, de policiers et d’enquêteurs, de juges et de procureurs de la couronne, d’inspections environnementales…
Beaucoup de voix se font entendre et beaucoup de plumes s’agitent pour rappeler au gouvernement Legault que le secteur culturel et artistique, dans toutes les régions du Québec, vit présentement une crise majeure. La vitalité de la culture québécoise est en péril, estime-t-on.
C’est tout de même étonnant que le milieu culturel doive périodiquement sonner l’alarme pour rappeler l’importance du financement public de la culture, des arts et du patrimoine.
Résumé
La culture est un service essentiel
Par Martin Francoeur, Le Nouvelliste
6 février 2025 à 04h00
Le secteur culturel et artistique de toutes les régions du Québec vit présentement une crise majeure et la vitalité de la culture québécoise est en péril. C’est le message que martèle le Réseau Culture 360°, qui souhaite que le financement public en culture soit maintenu et indexé au coût de la vie. (Sylvain Mayer/Archives Le Nouvelliste)
CHRONIQUE / «On a besoin de culture.»
Ces mots tout simples sont ceux de Valérie Bourgeois, directrice générale de Culture Trois-Rivières. Cette petite phrase riche de sens m’est revenue, ces derniers jours, en lisant les articles portant sur les inquiétudes des intervenants du milieu culturel.
J’avais eu cet échange avec Valérie Bourgeois à la sortie d’un concert d’Aliocha Schneider, le 6 novembre dernier. On se disait qu’une soirée comme celle qu’on venait de vivre faisait beaucoup de bien à l’âme. Et quand je lui ai mentionné qu’on avait besoin de soirées comme celle-là, elle a renchéri avec ces cinq mots: «On a besoin de culture.»
C’est vrai qu’on a besoin de culture. Mais c’est un besoin mal aimé. Ou mal compris. On dirait qu’on n’a pas besoin de culture comme on a besoin de routes, de CHSLD, d’écoles publiques, de places en garderie, de policiers et d’enquêteurs, de juges et de procureurs de la couronne, d’inspections environnementales…
Beaucoup de voix se font entendre et beaucoup de plumes s’agitent pour rappeler au gouvernement Legault que le secteur culturel et artistique, dans toutes les régions du Québec, vit présentement une crise majeure. La vitalité de la culture québécoise est en péril, estime-t-on.
C’est tout de même étonnant que le milieu culturel doive périodiquement sonner l’alarme pour rappeler l’importance du financement public de la culture, des arts et du patrimoine.
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Notre culture a besoin d’être protégée

Même si on réclame aussi des actions du gouvernement fédéral, c’est surtout vers le provincial que se tournent les intervenants du milieu culturel.
Et cette fois-ci, c’est à un gouvernement obsédé par les questions identitaires, l’intégration des personnes immigrantes et la découverte de la culture québécoise que s’adressent les messages de sensibilisation et les signaux d’alarme en provenance du monde culturel.
Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Jean-François Roberge, vient de présenter le projet de loi 84, qui s’articule autour de la notion d’une «culture commune» dont la langue française est le principal véhicule et qui permet l’intégration à la société québécoise des personnes immigrantes et des personnes s’identifiant à des minorités culturelles.
En même temps qu’on souhaite faire de la culture québécoise un élément rassembleur et la pierre angulaire de l’accueil de nouveaux arrivants, on diminue le soutien gouvernemental au secteur culturel.
Les exemples de conséquences sont nombreux : des organismes soutenus par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) doivent couper dans leur programmation ou leurs activités, sabrer dans leur budget de fonctionnement ou carrément mettre sur pause leurs activités. Et on ne parle pas de petits organismes obscurs : des emplois ont été coupés au Musée de la civilisation de Québec, l’Orchestre métropolitain a du amputer sa programmation, Ex Machina a dû suspendre une création et le théâtre La Bordée, à Québec. Plus près de nous, le Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV) est aux prises avec ce même enjeu.
Pour bon nombre d’organismes, le financement qu’ils reçoivent du CALQ n’a pas été indexé depuis sept ans. La Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), qui gère un ensemble de programmes d’aide financière destinés aux entreprises culturelles et aux artisans professionnels, a coupé dans les subventions versées. Ce sont pas moins de 120 entreprises culturelles qui, selon le Réseau Culture 360°, ne reçoivent plus de soutien de la part de la SODEC.
Il faut dire que le milieu culturel a été gonflé à bloc par les aides bonifiées – et non récurrentes – déployées en période de pandémie. Le budget du CALQ, pour l’aide financière aux organismes ainsi que les bourses aux artistes et écrivains, est passé de 120 millions en 2019-2020 à 224 millions pour 2020-2021. Depuis ce temps, il s’effrite annuellement pour s’établir à 160 millions pour l’année en cours.
En gros, ce que souhaite le milieu culturel, c’est que les crédits permanents du CALQ soient portés à 200 millions et qu’ils soient dorénavant indexés au coût de la vie. C’est ce que réclamait notamment le Front commun pour les arts du Québec, qui a déposé la semaine dernière son mémoire prébudgétaire.
Le gouvernement ne nage pas dans les surplus et des choix déchirants doivent être faits à chaque présentation de budget ou à chaque étude des crédits.
Mais à partir du moment où on reconnaît la culture comme un besoin ou comme un élément essentiel à la cohésion sociale, on se doit de la soutenir convenablement.
Je vais faire un peu de démagogie en rappelant que le gouvernement a versé, l’année dernière, plus de 5 millions de dollars à la firme Gestev pour financer la venue des Kings de Los Angeles – une équipe de hockey richissime – à Québec.
Cette dépense – je ne suis pas de ceux qui croient que ça puisse être un investissement pour éventuellement obtenir une franchise de la Ligue nationale de hockey à Québec – a été controversée et dénoncée. Avec raison. Je sais pertinemment que ces fonds n’ont pas été puisés dans l’enveloppe dédiée à la culture. Mais il s’agit d’un soutien exceptionnel pour une activité de divertissement.
Bon nombre d’intervenants du milieu culturel travaillent en tentant d’attirer des publics qui, justement, doivent faire des choix déchirants dans leur budget de divertissement ou de loisirs. Ces visiteurs, spectateurs, lecteurs ou auditeurs potentiels doivent avant tout payer leur hypothèque ou leur loyer, faire l’épicerie, se déplacer, se vêtir. La culture et les activités de divertissement peuvent, disons-le, écoper plus spontanément. Le «dollar-loisir» n’a pas la même valeur que le dollar qui sert à combler les besoins primaires.
En culture, les budgets nécessaires pour attirer des publics et soutenir la création ne peuvent pas reposer uniquement sur la vente de billets et sur la philanthropie.
Le soutien de l’État, à plus forte raison dans une société où la culture et la langue nous distinguent de nos centaines de millions de voisins, est nécessaire. Et il doit être adapté aux réalités économiques qui frappent aussi bien les entreprises du milieu que les consommateurs de culture.
Évidemment, il y a d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte et qui contribuent à créer la tempête parfaite dans laquelle se retrouvent les entreprises et les intervenants du milieu culturel. L’offre surabondante d’activités de divertissement, le prix des billets en hausse, l’explosion des coûts de production, le changement des comportements en matière de consommation culturelle et la domination des plates-formes de diffusion de productions audiovisuelles en sont quelques exemples.
Sur de tels flancs, l’intervention gouvernementale est plus complexe que le maintien et l’indexation des financements accordés à la culture.
Malgré la guerre de chiffres à laquelle se livrent les acteurs du milieu culturel et les instances gouvernementales concernant l’impact du désengagement financier, on peut bel et bien parler de compressions en matière de culture. Quand on n’indexe pas, on coupe. Les organismes culturels et les artistes eux-mêmes ne peuvent plus suivre et offrir les mêmes services dans les mêmes conditions.
Et quand on voit vaciller des institutions nationales qui font la renommée du Québec au-delà de ses frontières, on est en droit de s’inquiéter, à plus forte raison, du sort réservé aux entreprises culturelles et aux artistes en région.
La situation actuelle devrait provoquer une réflexion sur les modes de financement de la culture. Il y a de la place pour des idées nouvelles, notamment sur les activités génératrices de revenus.
Elle doit aussi être l’occasion de rappeler aux décideurs politiques que les retombées des montants investis en culture sont considérables. Leur rappeler ainsi que la culture n’est pas qu’une simple dépense.
Leur rappeler, enfin, que la culture sous toutes ses formes peut créer un ciment social au moins aussi fort que la francisation et surtout qu’elle peut faire beaucoup de bien à l’âme.
Qu’elle est en quelque sorte, un service essentiel.