À quelques jours du vote, l’équipe éditoriale de La Presse a rencontré les 3 candidats principaux à la mairie de Montréal. Cela ne demeure que de l’éditorial; voici ce qui en est ressorti.
Le bagage de Denis Coderre
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE | Denis Coderre en entrevue éditoriale à La Presse
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Publié le 3 novembre 2021 à 5h00 | NATHALIE COLLARD | LA PRESSE
Denis Coderre a fait preuve de beaucoup de transparence depuis le début de la campagne, n’hésitant pas à parler de ses problèmes personnels et de sa traversée du désert. Il semble que ce souci de transparence s’arrête toutefois à la porte de son bureau.
Or, à quelques jours du vote, les questions concernant ses anciens liens d’affaires reviennent le hanter.
Parmi les contrats que M. Coderre ne souhaitait pas dévoiler avant l’élection, nos collègues Hugo Joncas et Philippe Teisceira-Lessard révèlent ce mercredi un mandat, terminé en mars dernier, avec Cogir, une société de gestion immobilière qui a des intérêts dans le secteur résidentiel, commercial et industriel. Ce n’est pas un détail dans une campagne où un des enjeux majeurs est la crise du logement. Et qu’on promet la construction de dizaines de milliers d’unités d’habitation.
Ce contrat s’ajoute à deux autres mandats de M. Coderre, abandonnés depuis son entrée dans la course à la mairie, pour la Caisse de dépôt et placement du Québec – maître d’œuvre du REM –, ainsi que pour l’entreprise Stingray, propriété d’Eric Boyko, un des promoteurs du retour du baseball majeur à Montréal. Y en a-t-il d’autres ?
Si oui, il faut les dévoiler maintenant.
À elle seule, cette question des contrats professionnels incarne les forces et les faiblesses de la candidature de Denis Coderre.
Les forces : M. Coderre – qui avait tout à fait le droit de gagner sa vie quand il n’était pas candidat – est un consultant qui entretient des liens privilégiés avec la communauté d’affaires. Il a ses entrées à Québec, à Ottawa et ailleurs dans le monde, ce qui peut être un atout pour quelqu’un qui aspire à diriger une grande ville. Il sait négocier et faire avancer les dossiers, il est sensible aux grands enjeux de la métropole.
Les faiblesses : on ne connaît pas toutes les implications de cette proximité avec le milieu des affaires. Et l’obstination de M. Coderre à garder ses contrats secrets sème un doute sur d’éventuels conflits d’intérêts si jamais il devenait maire.
En entrevue éditoriale mardi, M. Coderre a répondu que s’il était élu, il soumettrait tous ses contrats au conseiller à l’éthique de la Ville de Montréal.
Mais pourquoi attendre le jugement du conseiller à l’éthique pour prendre les décisions qui s’imposent ? Et pourquoi avoir attendu que l’information soit déterrée par des journalistes pour faire face à la musique ?
M. Coderre invoque aussi le secret professionnel, qu’il compare à celui des médecins et des avocats avec leurs patients et leurs clients. On comprend que des consultants signent des clauses de confidentialité, mais il n’y a pas de secret professionnel dans ce domaine. M. Coderre aurait dû, avant même d’annoncer sa candidature, aviser tous ses clients qu’il aurait à dévoiler les détails de ses engagements professionnels en se lançant en politique.
C’est aussi ça, la transparence.
Denis Coderre a des qualités pour diriger une ville. Il connaît à fond les dossiers qui lui tiennent à cœur – la sécurité publique, l’itinérance, le statut de métropole de Montréal… Il a de bonnes idées pour l’est de Montréal. Des convictions profondes pour contrer l’augmentation de la violence dans certains quartiers. Et quand il parle de son amour pour Montréal, on ne doute pas un seul instant de sa sincérité.
On pourrait croire que son obstination à ne pas dévoiler la nature de ses contrats est une preuve que son supposé « changement » n’est que de la poudre aux yeux, un plan marketing bien orchestré. Que l’ancien Denis Coderre têtu et batailleur est encore bien en selle.
La réalité est plus nuancée.
Oui, l’homme a changé. Il est plus posé, plus à l’écoute. Plus souriant aussi.
Mais il fait preuve du même entêtement que lors de la dernière élection municipale, lorsqu’il refusait catégoriquement de dévoiler le nombre de billets donnés pour l’évènement de la Formule E. Il avait pourtant déclaré l’« avoir échappé » à l’époque. Pourquoi rejouer dans ce film aujourd’hui ?
Le bagage que Denis Coderre transporte avec lui depuis le début de cette campagne comporte donc deux compartiments : celui de l’expérience, acquise après de nombreuses années en politique. Et celui de ses liens d’affaires qu’il doit absolument clarifier avant le jour du vote. Les Montréalais qui iront voter le week-end prochain sont en droit de le faire en toute connaissance de cause.
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Montréal méritait une troisième voie
PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE | Balarama Holness, chef de Mouvement Montréal
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Publié le 2 novembre 2021 à 5h00 | PHILIPPE MERCURE | LA PRESSE
Entre Denis Coderre et Valérie Plante, il y avait de la place pour une troisième voie dans la campagne électorale municipale à Montréal.
Les sondages le montrent bien : à quelques jours des élections, à peine plus d’un électeur sur deux dit faire confiance soit à Valérie Plante, soit à Denis Coderre (sans répartition des indécis). En fait, si l’option « Je ne sais pas » était représentée par une vraie personne, c’est elle qui remporterait (de justesse) la mairie de la plus grande ville du Québec.
Balarama Holness ? Il aurait pu incarner cette troisième voie. Mais soyons honnêtes : la plateforme de son parti contient un élément si clairement porteur de division qu’il s’est imposé comme un boulet pour Mouvement Montréal.
Ce boulet, c’est évidemment cet absurde référendum sur le statut de ville bilingue que s’entête à promettre M. Holness s’il est élu. Et les électeurs, manifestement, le rejettent.
Ce n’est pas le seul problème. En entrevue éditoriale avec La Presse, l’ancien joueur des Alouettes a donné l’impression que plusieurs de ses actions et mesures étaient improvisées. C’est dommage. Parce que l’homme arrive aussi avec un parcours intéressant et des sensibilités nouvelles. En fait, on se dit que M. Holness aurait pu s’imposer comme le véritable candidat du « vivre ensemble », une expression si chère à Denis Coderre.
Fils d’une mère québécoise francophone et d’un père jamaïcain anglophone, Balarama Holness est né à Montréal. Mais alors qu’il était âgé de 1 an, sa famille a déménagé aux États-Unis. Elle est revenue dans la métropole québécoise neuf ans plus tard.
« J’ai vécu comme un immigrant à Montréal dans une classe d’accueil », dit celui qui se considère comme un « enfant de la loi 101 ».
Ce vécu teinte son approche. Le candidat à la mairie parle beaucoup des disparités socio-économiques entre les différents quartiers de Montréal. Il a raison de s’en préoccuper. Des chiffres récents ont montré qu’entre les quartiers très favorisés et très défavorisés de Montréal, le taux de mortalité lié à la COVID-19 varie du simple au double. Une autre preuve que les inégalités tuent.
PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE | Balarama Holness, chef de Mouvement Montréal
Balarama Holness dénonce le manque d’espaces verts et de centres sportifs dans des quartiers comme Saint-Michel, Rivière-des-Prairies ou Saint-Léonard. Il insiste sur l’importance de l’aménagement du territoire pour mieux intégrer les nouveaux arrivants. Il plaide pour une meilleure représentativité des minorités dans la culture québécoise.
Tout cela est sensé.
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est ce fameux référendum qu’évoque M. Holness sur le statut bilingue de Montréal – une proposition sortie de nulle part. Le candidat à la mairie admet lui-même qu’il ne s’agit pas d’une revendication des communautés anglophones et allophones, mais plutôt d’une réaction personnelle au projet de loi 96 sur le renforcement de la loi 101 du gouvernement Legault.
Certains éléments de ce projet de loi ont certes été mal reçus par une partie des anglophones de Montréal. Mais Balarama Holness ne semble pas réaliser qu’il veut jouer au pompier avec un lance-flammes.
Au moment où les gouvernements provincial et fédéral ont fait de la protection du français une priorité, on imagine le mélodrame et les déchirements qu’entraînerait la tenue d’un référendum sur la langue dans la plus grande ville du Québec.
La position de M. Holness est d’autant plus incompréhensible qu’il affirme que la langue française doit rester « supérieure » et qu’il n’est pas question « d’égalité » avec l’anglais. Que signifie alors ce bilinguisme, et pourquoi faire de la métropole une « cité-État » complètement en porte-à-faux avec le reste du Québec ?
Il faut saluer l’engagement de ceux qui se lancent en politique. C’est d’autant plus vrai dans le cas de Balarama Holness, qui a essuyé d’odieuses menaces de mort pendant cette campagne. Mais malheureusement, force est de constater que son message divise. La preuve est qu’il est incapable d’unifier ses propres troupes après la fusion ratée avec le parti de Marc-Antoine Desjardins.
Montréal cherche toujours sa troisième voie.
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Ce qui freine la « mairesse de la mobilité »
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE | Valérie Plante, mairesse sortante de Montréal, lors de sa rencontre éditoriale avec La Presse, mercredi
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Publié le 4 novembre 2021 à 5h00 | STÉPHANIE GRAMMOND | LA PRESSE
Soyons honnêtes, ce n’est pas la faute de Valérie Plante si la ville est paralysée par les cônes orange et les détours. On ne peut pas résorber des décennies de déficit d’entretien en claquant des doigts.
Mais en se présentant comme la « mairesse de la mobilité » lors de la dernière campagne électorale, Valérie Plante a promis la lune aux citoyens qui se plaignent de l’état lamentable des infrastructures, mais qui ont aussi en horreur les chantiers nécessaires pour les réparer.
Nid-de-poule ou cône orange ? Devant ce choix, personne n’est content. Et quatre ans plus tard, les Montréalais ont raison de dire que Valérie Plante n’a pas rendu leurs déplacements plus fluides.
À la place, la mairesse a ajouté une couche de frustration en mettant la pédale au fond sur les pistes cyclables. « C’est sûr que les changements, ça bouscule tout le monde », a admis Valérie Plante en entrevue éditoriale, à La Presse, mercredi.
Mais tout est dans la manière.
Ce qu’il manque à Valérie Plante, c’est davantage de sensibilité, de pédagogie et de communication pour gagner l’adhésion à ses projets.
Prenez le Réseau express vélo (REV) dans la rue Saint-Denis. Les travaux ont soulevé l’ire des automobilistes qui ont eu l’impression qu’on leur passait une piste cyclable au travers de la gorge, mais aussi des commerçants qui sortaient à peine d’un mégachantier. Peu importe, la mairesse est allée de l’avant, en plein ras-le-bol pandémique.
Elle réplique qu’elle ne pouvait pas rester les bras croisés face aux quelque 300 collisions impliquant des cyclistes et des piétons. « Je ne peux pas mettre la sécurité de côté, en attendant », dit-elle.
Soit. Aujourd’hui, les cyclistes ont adopté le REV et une trentaine de commerçants se sont installés rue Saint-Denis, témoignant de la réussite du projet. Mais le parcours aura été cahoteux.
« La transition écologique, ce n’est pas quelque chose qu’on remet à plus tard. Il faut que ça se fasse », insiste la cheffe de Projet Montréal.
Elle a raison. Il est urgent de s’attaquer au réchauffement climatique.
Mais sur ce sujet comme bien d’autres, Valérie Plante ne peut pas agir seule. Elle ne pourra pas bâtir 60 000 logements abordables pour résoudre la crise du logement sans le milieu des affaires. Elle ne pourra pas négocier un aménagement décent pour le REM de l’Est sans l’écoute de Québec.
Valérie Plante doit apprendre à mieux « vendre » sa vision, même à ses propres troupes. Plusieurs de ses élus ont quitté le navire, notamment Christine Gosselin, conseillère dans Rosemont–La Petite-Patrie, qui a dénoncé que le parti ne faisait plus autant de place aux débats et à la liberté de parole.
Avec la communauté des affaires non plus, le courant n’a jamais passé à 100 % avec Valérie Plante, qui admet qu’elle ne fera « jamais partie de ce milieu ».
La reprise économique de Montréal a beau faire l’envie des grandes villes d’Amérique du Nord, on reproche à Valérie Plante de s’intéresser davantage aux quartiers qu’à la métropole.
Comme de fait, quand on lui demande ses projets pour le centre-ville, les yeux de Valérie Plante brillent en parlant de rues piétonnes et de terrasses. Elle assure que la qualité de vie et la mobilité sont des éléments cruciaux pour attirer des entreprises à Montréal, comme le bureau du nouveau Conseil des normes internationales d’information sur la durabilité, a-t-on appris mercredi.
Voilà une bonne nouvelle.
Mais Valérie Plante gagnerait à s’entourer d’acteurs-clés qui pourraient faire le pont avec le milieu économique et politique. Autrement, advenant sa réélection, la mairesse de la mobilité se retrouverait en panne d’adhésion pour propulser ses projets.
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