L’histoire touchante d’un ex-itinérant qui inspire vraiment 

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE
Jonathan Léger-Dubuc
Le fil d’arrivée, Jonathan Léger-Dubuc l’aura franchi beaucoup trop tôt. L’ex-itinérant qui avait ému le Québec après avoir terminé le marathon de Montréal est mort d’un arrêt cardiaque, à 39 ans.
On l’a retrouvé inanimé dans sa chambre de la Mission Old Brewery, une ressource pour personnes en situation d’itinérance. Il a rendu l’âme le 18 avril, vêtu de sa tenue de course. Il se préparait pour le demi-marathon de Montréal, qui avait lieu le lendemain.
« Je vais gagner la course pour papa », a-t-il écrit à son frère Éric, avant de mourir.
« Quand il a terminé son premier marathon, la première chose que je lui ai dite, c’est que notre père serait fier de lui, se souvient Éric Dubuc. On avait éclaté en larmes. »
La vie des deux frères a basculé lorsque leur père André s’est éteint, en 2007. Sur son lit de mort, le père avait fait promettre à l’aîné, Éric, de prendre soin de son petit frère Jonathan.
Jonathan a toujours été fragile. Nouveau-né prématuré, il a passé ses premiers jours dans un incubateur. Une mort certaine l’attendait.
« Il s’est battu toute sa vie », résume Éric Dubuc. « On ne lui a jamais diagnostiqué de trouble de santé mentale, mais c’était très difficile pour lui à l’école. Il doublait tout le temps. Il n’avait pas d’amis. Il n’accomplissait rien. Il ne recevait jamais d’encouragement. »
La vie de Jonathan Léger-Dubuc a complètement déraillé il y a deux ans. Dépressif, rongé par les dettes et la consommation de drogues, il se retrouve à la rue. Il y vit deux mois, avant de trouver un logement social subventionné à la Mission Old Brewery.
Il se bat pour demeurer dans le droit chemin.
Au début de l’été dernier, Jonathan perd son emploi d’éboueur. Il souffre mentalement. Son vélo se brise un jour qu’il rend visite à son frère. Cela le met en rage.
« On était chez moi, à Montréal-Nord. Je lui ai proposé de marcher ou de prendre un bus pour rentrer chez lui. Il m’a répondu “Pourquoi je marcherais quand je peux courir ?” C’était ça, Jo : il ne faisait jamais les choses à moitié », raconte son frère Éric.
Virage complet
Ce jour-là, Jonathan est tombé amoureux. À moins de deux mois de préavis, il décide qu’il courra le marathon de Montréal. Et contre toute attente, en s’entraînant avec les moyens du bord, il atteint son objectif.
Après quatre heures de course, endolori, il termine le marathon de Montréal.
« Dans la vie, je me dis que c’est impossible d’améliorer sa situation sans douleur. Il fallait que je pousse, même si j’étais épuisé. Ça aura valu la peine : j’ai ressenti la plus grande fierté de ma vie », se félicitait Jonathan après sa course, en septembre dernier.
« Ç’a été le plus beau moment de sa vie. Il n’avait jamais été aussi heureux », se rappelle Alexandre Maillé-Beaulieu, l’intervenant de l’Accueil Bonneau qui l’avait accompagné à la course.

Alexandre Maillé-Beaulieu, Jonathan Léger-Dubuc, Éric Dubuc et une amie, Catherine Thibault, après le marathon de Montréal, en septembre dernier
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La Presse et d’autres médias rapportent son exploit. Petit à petit, Jonathan Léger-Dubuc en comprend l’ampleur.
« Ça l’a viré de bord sur un 10 cennes. Ce n’était pas croyable : il n’était plus la même personne », souligne Éric Dubuc.
Touchés par l’histoire de Jonathan, des lecteurs lui envoient des chaussures. Une montre intelligente. Un abonnement au gym. Des cartes cadeaux pour de la nourriture. Des dossards pour participer à d’autres courses.
Au-delà des cadeaux, il recevait des tonnes de messages d’encouragement. Des personnes, inspirées, se mettaient à la course. Des enseignants d’école primaire avaient même lu les articles à son sujet à leurs élèves. Les jeunes prenaient la peine de lui écrire.
« Il accueillait tout ça les yeux pleins d’eau, le cœur ouvert. Ça lui donnait des ailes », relate Alexandre Maillé-Beaulieu.
Jonathan Léger-Dubuc habitait juste devant les locaux de La Presse, dans l’immeuble de la Mission Old Brewery. Nous l’avions croisé trois fois, après avoir écrit un article à son sujet.
Il changeait de trottoir pour nous saluer. Son regard n’était plus le même. Celui qui avait besoin de marcher en parlant pour canaliser son anxiété sociale se tenait droit comme un chêne. Il nous regardait dans les yeux. Il transpirait la fierté.
À chaque rencontre impromptue, il répétait que les articles à son sujet avaient changé sa vie. Qu’il lisait celui de La Presse chaque jour, pour se motiver.
Jonathan aimait regarder par la fenêtre de sa chambre. Il voyait les bureaux de La Presse, où son père a travaillé comme typographe pendant des années. La vue le rassurait, l’enveloppait.
« C’est comme si mon père était avec moi. Je pense que je vais avoir de la misère à partir d’ici », confiait Jonathan en septembre dernier, en entrevue avec La Presse.
Les mois ont passé. Jonathan a cheminé. Il était finalement mûr pour un nouveau départ. Il était près d’un déménagement dans un appartement qui lui offrirait une plus grande indépendance. Il cherchait un emploi.
Sa progression était fulgurante : il remontait la pente.
« Il avait trouvé sa fierté, son espoir, son amour-propre. Il était en train de changer de vie. C’est déchirant de le voir partir », murmure l’intervenant Alexandre Maillé-Beaulieu.
« J’ai eu peur pour lui pendant des années. De le retrouver mort sous un pont, ou dans la rue. Mais là, je n’avais plus peur. Il s’en était sorti. Je ne peux pas croire que sa vie s’est envolée, juste comme ça », laisse tomber Éric Dubuc.
Reprendre le flambeau
Jonathan voyait grand. Il voulait terminer parmi les 100 premiers au prochain marathon de Montréal.
Son frère et lui avaient prévu un voyage à Philadelphie. Jonathan allait courir les 50 kilomètres du parcours mythique de Rocky Balboa, le héros des films qui ont bercé l’enfance des deux frères.
« Jo m’avait dit que pour lui, il n’y avait rien là. Qu’il allait le faire deux fois de suite ! », lance Éric en riant. « C’était lui tout craché. »
Jonathan ne courait plus pour se défouler. Il se dépassait pour inspirer les gens. Il en avait fait sa nouvelle mission de vie, rapporte son frère Éric.
Depuis quelques semaines, il caressait un rêve. Il souhaitait amasser des fonds pour les organismes qui l’ont aidé à se remettre sur pied. À courir.
À sa mémoire, Éric Dubuc a lancé une campagne de sociofinancement. L’argent récolté ira directement à ces organismes.
« Jonathan, je vais prendre la relève », lance Éric à son frère. « Tu es peut-être tombé pendant ton marathon, mais je vais te soulever. Je vais la finir, ta course », dit-il, en étouffant un sanglot.
Lisez l’article « De la rue au marathon : courir pour guérir »