Pas seulement au Québec, l’itinérance s’étend partout comme une forme de pandémie sociale.
La Presse en France Le « grand froid » place l’Hexagone en alerte

PHOTO RAFAEL MIRÓ, COLLABORATION SPÉCIALE
Dans le campement de migrants de la station de métro Stalingrad, à Paris, il n’y a pas assez de tentes et de matelas pour abriter tout le monde.
Un inhabituel épisode de froid, avec des températures sous la barre du zéro, met en danger les personnes vulnérables, surtout dans le nord de la France
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Rafael Miró Collaboration spéciale
(Paris) En cette soirée de fin décembre, le centre d’accueil hivernal de la Ville de Paris est encore plus plein qu’à l’habitude. Pour accueillir le plus grand nombre de sans-abri possible, des lits de camp ont été installés dans les chambres et jusque dans les couloirs de cet ancien magasin de sport transformé en refuge.
Depuis Noël, la France connaît une vague de froid inhabituellement longue, qui devrait se poursuivre jusqu’à la fin de la semaine. Dans certaines régions, les médias ont rapporté des températures de -5 °C. Le thermomètre a frôlé les -2 °C à Paris, où soufflait aussi un vent frais.
Vues du Québec, ces températures peuvent sembler clémentes, mais elles sont prises très au sérieux en France, où le mercure passe rarement sous la barre du zéro. Le gouvernement a annoncé le déclenchement d’un « plan grand froid » dans le nord du pays, y compris à Paris, afin de mettre à l’abri les personnes les plus vulnérables. Deux itinérants seraient déjà morts de froid, dont un homme de 72 ans dans la capitale.
Des patrouilles ont été organisées à Paris pour aller à la rencontre des sans-abri, et au moins 200 places d’hébergement supplémentaires ont été trouvées. « Ce n’est pas assez », concède Léa Filoche, élue responsable de la solidarité au Conseil de Paris. « Lors du dernier comptage, en janvier dernier, 3500 personnes dormaient à la rue. »
Débordement
« On ne pourrait pas mettre beaucoup plus de gens ici », regrette Juliette Bourreau, la responsable du centre d’accueil. Le local héberge 80 personnes pendant tout l’hiver, mais de la place a été trouvée pour accueillir 20 personnes de plus.

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Le centre d’accueil hivernal de la Ville de Paris, dans le 16e arrondissement
Nematullah, tout juste arrivé au centre, traîne avec lui une enveloppe remplie de médicaments. « J’ai été très malade ces derniers jours, alors un médecin m’a aidé à trouver une place ici », raconte le trentenaire originaire d’Afghanistan, qui préfère que sa famille ne sache pas qu’il est à la rue.
Vu le manque de place, les sans-abri en bonne santé ont peu de chances de trouver une place en refuge.
On estime que de 20 à 30 % des sans-abri de Paris sont des primo-arrivants, c’est-à-dire des gens qui sont là depuis quelques semaines. Évidemment, ils ne sont pas tous bien préparés à faire face à l’hiver…
Léa Filoche, élue responsable de la solidarité au Conseil de Paris
Les femmes isolées et surtout les enfants, nombreux dans les rues de Paris, ont été hébergés en priorité dans les anciennes écoles ou les gymnases réquisitionnés par la Ville.

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Le campement de migrants de la station de métro Stalingrad, à Paris, vu de l’intérieur de la station
À quelques kilomètres du centre d’accueil hivernal, sous une ligne de métro aérienne, une centaine de jeunes s’entassent dans un ramassis de tentes, de matelas et de draps éparpillés. Des Soudanais, des Éthiopiens ou des Afghans sans papiers, qui cherchent à s’établir à Paris ou ailleurs en Europe. « C’est la première fois que je vis un froid pareil », souffle Ebrahim Beh, un Soudanais se réchauffant à côté d’un feu de palettes.
« Il n’y a pas assez de tentes et de matelas pour tout le monde, ceux qui viennent d’arriver doivent dormir au sol. Même dans les tentes, cette semaine, il a fait tellement froid la nuit qu’on ne pouvait pas dormir, on doit venir se réchauffer près du feu pour tenir », raconte le jeune homme, arrivé à Paris il y a quatre semaines après avoir traversé la Méditerranée.
Face au froid… même à l’intérieur
Même quand ils ont un toit, les Français ne sont pas complètement à l’abri du froid. Beaucoup de maisons et d’immeubles anciens sont très mal isolés, et comme l’énergie coûte beaucoup plus cher qu’au Québec, beaucoup de Français doivent couper dans le chauffage. Selon l’Agence nationale de l’énergie, ils seraient 30 % à souffrir du froid chez eux, surtout parmi les plus précaires.

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Sham Rouh se réchauffe au café de l’association Les Petits Frères des pauvres.
« J’ai des factures de plusieurs centaines d’euros au bout de l’hiver, mais je gèle chez moi », témoigne Sham Rouh, un ancien éditeur qui vit avec très peu de moyens, venu se réchauffer au café de l’association Les Petits Frères des pauvres.
Dans son vieil immeuble, le froid entre par tous les murs, et la tuyauterie ancienne gêne le bon fonctionnement du chauffage. « Certains jours, il fait plus froid à l’intérieur que dehors », illustre le quinquagénaire, qui a très peu de revenus. « Mais bon, je préfère quand même dormir à l’intérieur. »
Une trêve hivernale pour les locataires
En France, les locataires sont protégés en hiver par la « trêve hivernale » : du 1er novembre au 31 mars, il est impossible pour les propriétaires d’expulser un locataire, même en cas de loyers impayés, sous peine de prison, une protection qui n’existe pas au Québec.
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