Résumé
La Capitale
Un moratoire lourd de conséquences à Lévis
Par Simon Carmichael, Le Soleil
19 février 2025 à 04h00
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Depuis le 29 novembre, la Ville de Lévis ne délivre plus de permis de construction sur la majorité de son territoire. (Yan Doublet/Archives Le Soleil)
Les conséquences du moratoire sur la construction à Lévis pèsent lourd sur les acteurs de l’immobilier. Grands et petits joueurs déplorent le flou et l’instabilité qui règne.
Depuis le 29 novembre, la Ville de Lévis ne délivre plus de permis de construction sur la majorité de son territoire.
Après des années à battre les prévisions statistiques, l’administration Lehouillier a dû actionner le frein d’urgence dans le développement dans les secteurs Est et Ouest de la ville, faute d’espace pour traiter les eaux usées.
Dans l’urgence, le conseil municipal a adopté un règlement provisoire interdisant du jour au lendemain l’émission de nouveaux permis, et ce, pour au moins deux ans.
Lors d’une séance extraordinaire du conseil municipal qui a eu lieu le 29 novembre 2024, les élus de Lévis ont adopté un moratoire sur l’émission de permis de construction sur une grande partie de la ville prenant effet immédiatement. (Caroline Grégoire/Archives Le Soleil)
Le moratoire, qui est déjà en vigueur, devrait être officialisé sous peu. Lévis tient des séances d’information mercredi et jeudi, comme le prescrit la loi. > Bien qu’il ne soit pas encore formellement adopté, le moratoire fait la vie dure aux acteurs de l’immobilier.
Le Soleil s’est entretenu avec plusieurs d’entre eux, des grandes firmes de construction aux particuliers aux projets modestes, afin d’illustrer les impacts du coup de frein imposé par Lévis.
Instabilité et prévisibilité
Lors de l’annonce du moratoire, un vendredi après-midi, plusieurs promoteurs étaient présents pour signifier leur mécontentement aux élus. (Caroline Grégoire/Archives Le Soleil)
Les grands joueurs de l’immobilier, qui ont été au cœur de la stratégie de développement de Lévis des dernières décennies, ont été les premiers touchés par le moratoire.
Dès l’annonce de celui-ci, ils ont contesté la décision de l’administration lévisienne, déplorant son impact sur leurs affaires.
Quelques mois plus tard, le portrait des conséquences d’un gel dans l’émission de permis de construction est plus clair.
L’entreprise lévisienne Logisco, qui a développé des milliers d’unités sur la Rive-Sud dans les dernières années, a notamment dû revoir ses plans.
Au moins quatre projets d’envergure que l’entreprise avait promis à Lévis sont mis sur pause indéfiniment, révèle son président en entrevue au Soleil.
Les phases C et D du District GC, un édifice qui s’élève en plein cœur du secteur Desjardins, situé à l’est, ont par exemple été repoussées.
Les projets promis aux terrains du restaurant Ryna de Saint-Nicolas et du parc de maisons mobiles du boulevard Guillaume-Couture resteront en phase de conception, alors qu’un lot de terrains près du Cégep de Lévis ne se développera pas de sitôt.
Les phases C et D de son projet «District GC», aux bords du boulevard Guillaume-Couture, ne sortiront pas de terre de sitôt. (Frédéric Matte/Archives Le Soleil)
Michel Parent, qui dirige Logisco depuis 32 ans, affirme que le moratoire de Lévis a été «extrêmement déstabilisant» et qu’il aura «un grand impact» sur l’organisation.
Ce sera particulièrement le cas pour ses troupes et ses contractants, pour qui la prévisibilité est «primordiale» afin de préserver les emplois.
«Des projets comme les nôtres, ça ne se planifie pas en un mois, sur un coin de table.»
— Michel Parent, président de Logisco
L’homme d’affaires souligne que les calendriers sont réservés des années à l’avance et que les annulations créent des «trous». «C’est comme une manufacture.»
Son de cloche similaire pour Marie-Pierre Breton, directrice générale et copropriétaire de SMB Dallaire, qui planifiait faire sortir de terre 30 maisons unifamiliales à Charny, en 2025.
D’un jour à l’autre, le constructeur SMB Dallaire a vu près de la moitié de ses prévisions pour l’année s’évaporer.
«Ça nous a beaucoup affectés, surtout pour nos clients», affirme-t-elle, soulignant que certains d’entre eux avaient déjà versé des acomptes pour leur maison. «Mais on ne pourra pas la construire.»
Aller voir ailleurs
SMB Dallaire prévoyait construire une deuxième phase dans son développement de Charny, en 2025, mais ne pourra pas le faire avant la levée du moratoire. (Yan Doublet/Archives Le Soleil)
Une fois le choc passé, les deux gestionnaires se sont mis en mode solution pour trouver un plan B. «Ou même C, D ou E», précise le directeur de Logisco.
Les entreprises ont eu le même réflexe: regarder ailleurs.
Logisco, attachée à ses racines lévisiennes, s’est tournée vers les quelques quartiers de la ville où la construction est toujours possible.
Le promoteur a aussi décidé d’investir davantage à Québec, où Michel Parent affirme déjà observer «un certain engorgement» de joueurs qui faisaient précédemment des affaires à Lévis.
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SMB Dallaire, qui vend surtout le mode de vie périurbain, a pour sa part redirigé certains clients vers Saint-Lambert-de-Lauzon. «Mais ce n’est pas pour tout le monde. On s’éloigne beaucoup des berges», convient Marie-Pierre Caron.
La femme d’affaires a pour sa part décidé de ne pas se tourner vers d’autres quartiers de Lévis. «Il y a trop d’incertitude. […] Je ne veux pas prendre le risque d’acheter des terrains et que le moratoire soit étendu.»
Argent «gelé»
Le moratoire de Lévis a eu des conséquences encore plus concrètes pour les petits promoteurs. Le règlement bloque toute demande qui ajoute à la pression du réseau d’égouts, non pas seulement les grands projets qui l’augmentent massivement.
Plusieurs petits joueurs aux reins moins solides s’inquiètent des pertes financières liées à la mesure, leurs projets et leurs investissements ayant été «gelés» du jour au lendemain Lévis.
Parmi eux, Joffrey Caron et sa conjointe. Le couple a investi «toute son épargne» pour un projet de six logements sur la rue Saint-Georges, à quelques dizaines de mètres du chantier Davie.
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Une fois au conseil d’arrondissement, dernière étape avant l’émission du permis de construction, son projet se bute au refus des élus. «Ils m’ont renvoyé à la table à dessin à cause de deux bandes de briques», raconte M. Caron.
Deux jours plus tard, le moratoire est annoncé, avec effet immédiat. «Presque tout mon argent personnel est gelé pour je ne sais pas combien de temps», s’indigne le promoteur.
«Je stresse, je fais de l’insomnie et je vis sur la marge de crédit pour quelque chose qui ne dépend pas de moi et pour lequel je n’ai aucun contrôle», témoigne-t-il, blâmant la mauvaise gestion de la Ville de Lévis pour sa situation.
Le projet de Philippe Thivierge, qui planifiait depuis des mois la construction de sept condominiums de luxe sur les ruines de l’hôtel historique Victoria, rue Saint-Laurent, est aussi sur la glace indéfiniment.
Le projet de M. Thivierge, qui comporte sept condos de luxe, est sur la glace jusqu’à la levée du moratoire. (Blanc Urbain Architecture)
«On était prêt à partir quand le moratoire a été annoncé, se désole-t-il. On était rendu à choisir la couleur des comptoirs et à recevoir le permis par la poste, note l’homme d’affaires. Il ne manquait que de dire “go“.»
Mais celui-ci ne viendra pas pour au moins deux ans. Pendant ce temps, les frais courent. «Taxes municipales, taxes scolaires, frais d’assurance», énumère M. Thivierge, bien au fait que son plan d’affaires ne tient plus la route.
Le promoteur du projet de la rue Saint-Laurent, Philippe Thivierge, estime que les retards causés par le moratoire pourraient lui coûter des dizaines de milliers de dollars. (Jocelyn Riendeau/Archives Le Soleil)
Il blâme lui aussi le manque de planification de Lévis pour les impacts financiers auquel il fait aujourd’hui face. «On est pénalisés à cause du laxisme de la Ville.»
«Moi, j’ai fait tous mes devoirs. Mais la Ville de Lévis, non. Et c’est moi qui paie quand même.»
— Philippe Thivierge, promoteur du projet Les Condos Victoria
Transparence
Si leurs projets et leurs montages financiers diffèrent, les entrepreneurs avec qui a discuté Le Soleil s’entendent pour déplorer le «flou» de l’administration Lehouillier et de la Ville dans le dossier du moratoire.
Bien qu’ils jure comprendre les raisons derrière le moratoire, les gens d’affaire auraient souhaité que Lévis prenne des précautions pour mieux anticiper le manque de capacité de ses infrastructures.
Ils auraient également voulu que la Ville prévienne les promoteurs du coup de barre en préparation, plutôt que de l’annoncer sans crier gare.
Tous doutent aussi que le moratoire ne dure que deux ans, devant l’ampleur de la mise à niveau nécessaire.
«La Ville va investir massivement dans ses infrastructures. C’est très bien, souligne le président de Logisco, M. Parent. Mais ce n’est pas un baume sur nos plaies pour autant.»
«Deux ans, j’ai du mal à y croire», ajoute Marie-Pierre Breton, de SMB Dallaire.
À l’instar de bien d’autres observateurs de la situation, elle est convaincue que le moratoire sera renouvelé en 2026, quand sa première mouture expirera.
LÉVIS RESTE MUETTE
Alors que les promoteurs vivent au quotidien les conséquences du moratoire, la Ville de Lévis, elle, se montre plus que discrète sur l’impact de sa décision.
Depuis le mois de décembre, Le Soleil a multiplié les demandes auprès de la Ville de Lévis pour connaître le nombre d’unités d’habitation potentielles mises sur la glace depuis l’imposition du moratoire.
Le service des communications de Lévis a refusé à plusieurs reprises de préciser le nombre d’unités sur pause, se gardant même de dire si la Ville possède ce chiffre.
Le responsable des relations médias de Lévis, Michel Thisdel, a préféré souligner le nombre de logements liés aux permis octroyés avant l’imposition du moratoire, qui s’élève à 3856.
Invité à préciser la raison du refus de Lévis de dévoiler le nombre d’unités dont l’émission de permis de construction est bloquée pour au moins deux ans, la Ville a affirmé qu’il «serait prématuré à ce stade-ci de se prononcer sur un nombre d’unités précis», puisque les élus pourraient modifier certains aspects du moratoire dans les prochains jours.
Lorsque Le Soleil a insisté pour obtenir les données et statistiques administratives, on l’a référé au cabinet du maire Gilles Lehouillier, jugeant qu’il s’agissait d’un dossier politique.
Les assemblées publiques de consultation sur le moratoire auront lieu les 19 et 20 février à 19 h, au Complexe 2 Glaces Honco du secteur Saint-Romuald.