Dans certains États américains, le code de la route permet aux cyclistes de traiter les feux rouges comme un arrêt. (Simon Séguin-Bertrand/Le Droit)
CHRONIQUE / Et si les cyclistes avaient raison de brûler les feux rouges? Ou les panneaux d’arrêt?
La question choque. Elle paraît presque absurde dans un système où le respect du Code de la route est perçu comme une évidence morale.
Et pourtant, c’est une question posée très sérieusement par le professeur Steve Lorteau de l’Université d’Ottawa dans un article publié dans The Conversation.
On aime croire que la route est un espace neutre. Que les règles sont les mêmes pour tous. Et qu’il suffit de les respecter pour que tout fonctionne. Mais, en fait, cette égalité est une illusion.
Le Code de la route n’a pas été conçu pour tous les usagers. Il a été construit autour d’un seul: l’automobiliste. Le reste s’est ajouté après.
C’est pour ça que certaines règles sonnent faux dès qu’on grimpe sur notre vélo. S’arrêter complètement à chaque intersection et repartir est une aberration pour un cycliste. Chaque fois, il perd son élan. C’est contraignant, incohérent même avec la physique qui fait qu’un vélo se tient en équilibre. Et dans certains cas, cela peut même augmenter l’exposition au danger.
De l’aveuglement…
Une voiture et un vélo n’ont rien en commun. Un VUS pèse près de deux tonnes. Un vélo, une quinzaine de kilos. Le véhicule automobile peut tuer. Essayer d’assassiner quelqu’un avec un vélo est plus compliqué…
Et pourtant, on met ces deux réalités sur le même plan dans le Code de la route. La loi, c’est la loi! Alors que ce n’est pas de l’égalité, mais de l’aveuglement…
Les données vont dans le même sens: les véhicules lourds causent l’immense majorité des dommages. Le vélo, lui, représente un risque marginal pour les autres.
Alors oui, un cycliste peut ralentir à un arrêt, regarder et repartir sans s’immobiliser. Au Québec, c’est illégal. Mais est-ce irrationnel?
Pas tant, non. D’ailleurs, c’est l’idée derrière l’Idaho Stop.
Introduite dans l’État d’Idaho en 1982, cette règle permet aux cyclistes de traiter un arrêt comme un cédez-le-passage, et un feu rouge comme un panneau d’arrêt.
Elle a ensuite été adoptée dans des États comme l’Oregon, Washington ou le Delaware. La France et la Belgique ont des règles similaires.
Et non, ce n’est pas le chaos.
Les études montrent que ces lois n’augmentent pas les accidents. Parfois, elles améliorent même la sécurité. Les automobilistes deviennent plus attentifs. Ils savent que les vélos ne s’immobiliseront pas complètement. Les cyclistes passent moins de temps exposés. Les interactions entre usagers changent, et deviennent, paradoxalement, plus prévisibles.
Bref, on ne relâche pas la sécurité. On l’adapte.
Prise de conscience à faire
Derrière tout ça, il y a une prise de conscience à faire. Pourquoi tant de colère entre automobilistes et cyclistes? C’est qu’on ne partage pas seulement la route. On se dispute une légitimité. Chacun a ses frustrations, ses idées préconçues sur l’autre groupe. Chacun a aussi le sentiment d’être dans son bon droit. Mais derrière tout ça, une idée reste profondément ancrée: la route appartient d’abord à la voiture.
Cette idée n’est pas inscrite dans l’ordre des choses, mais relève plutôt de la construction sociale. C’est exactement ce que montre une étude de Gregory Shill citée par le prof Lorteau.
Sa thèse est simple: la domination de l’automobile n’est pas seulement culturelle ou économique, elle est aussi juridique.
Le droit — en urbanisme, en fiscalité, en responsabilité civile — subventionne indirectement la voiture et en réduit le coût. Résultat: conduire devient la norme. Ce système ne fait pas que favoriser la voiture. Il légitime sa domination.
Et dans ce cadre, quand un cycliste «ne respecte pas les règles», il ne fait pas qu’enfreindre une norme. Il bouscule un ordre établi.
C’est pour cela que les solutions superficielles sont insuffisantes. Ajouter une piste cyclable ou appeler au civisme ne change pas la logique de fond. Le problème n’est pas seulement comportemental. Il est structurel.
Et si le droit a contribué à créer ce déséquilibre, il peut aussi le corriger. Shill appelle à réorienter le système juridique vers des objectifs collectifs, comme la santé, l’équité et la durabilité.
Alors, est-ce que les cyclistes ont raison de brûler les feux rouges? Pas toujours.
Mais il faut réaliser une chose: s’attaquer aux comportements individuels ne suffira pas à rétablir l’équilibre entre les différents usagers de la route. Il faudra aussi réformer les règles elles-mêmes. En s’inspirant, pourquoi pas, de ce qui se fait en Idaho et ailleurs.
Note: J’ai tenté de joindre le professeur Steve Lorteau en vue de la publication de cette chronique. Sans succès. Mais voici son article dans The Conversation.