Grande entrevue avec Jean Charest Garder la tête froide face à Trump
Jean Charest
Vincent Brousseau-Pouliot La Presse
Ex-premier ministre du Québec, spécialiste des relations canado-américaines, Jean Charest n’a pas de boule de cristal pour prédire l’avenir, mais il est bien placé pour analyser ce qui sera l’un des enjeux les plus importants de 2026 : nos relations avec les États-Unis en ces temps de guerre commerciale.
Publié à 7 h 00
Être patient. Garder la tête froide. Privilégier nos intérêts à long terme. Diversifier notre économie.
Voilà, selon Jean Charest, le meilleur plan pour le Québec et le Canada pour la suite de cette guerre commerciale avec les États-Unis.
Celle qui nous est imposée par l’administration Trump depuis presque un an et qui a été parmi les enjeux les plus importants au Québec en 2025. Et ça risque d’être encore le cas en 2026.
Jusqu’ici, le Canada a été patient. Très patient. Les gouvernements n’ont pas répliqué coup sur coup, contrairement à ce qu’on entendait souvent en campagne électorale. Mais Ottawa n’a pas signé non plus d’entente de libre-échange au rabais, en position de faiblesse, avec les Américains.
Jean Charest estime qu’il faut poursuivre sur cette voie en 2026.
« On est mieux d’attendre et d’avoir une meilleure entente que d’en avoir une mauvaise, puis de vivre avec très longtemps. C’est ça, le plan », dit Jean Charest en entrevue.
Pendant qu’il était à la tête du gouvernement du Québec, de 2003 à 2012, Jean Charest a tissé des liens avec beaucoup d’élus américains, démocrates comme républicains. Celui qui est aujourd’hui avocat à la firme Therrien Couture Joli-Cœur est aussi membre du Conseil sur les relations canado-américaines du gouvernement fédéral.
Et une fine connaissance en matière de relations canado-américaines est précieuse en vue de la renégociation de l’ACEUM, l’Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, prévue en 2026 en contexte de guerre commerciale.
Aura-t-on une nouvelle entente en 2026, alors qu’on n’est pas parvenus à s’entendre avec l’administration Trump en 2025 ?
« C’est possible parce que l’entente actuelle expire à la fin de 2026 », dit Jean Charest. Si c’était le cas, rappelle l’ex-premier ministre, l’entente se renouvellerait automatiquement « sur une base annuelle jusqu’en 2036, et ça, M. Trump n’aime pas ça », ajoute-t-il.
Ces jours-ci, le premier ministre Mark Carney a donné quelques indices pour la suite des choses. M. Carney ne s’attend pas à une entente avant le début de la révision de l’ACEUM, en juillet.
« Si on n’a pas une ouverture [des Américains] à des conditions raisonnables, on est mieux de prendre le temps qu’il faut pour arriver à une renégociation, poursuit Jean Charest. Soyons patients, attendons, d’autant plus que notre situation n’est pas mauvaise. La moyenne de nos tarifs est de 6 %. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest croit qu’il est plus judicieux d’attendre et de prendre le temps d’arriver à une meilleure entente.
Il y a des dossiers où l’on souffre beaucoup [ex. : bois d’œuvre, acier, aluminium, l’industrie automobile en Ontario], mais la plus grande taxe qui nous est imposée, elle est intangible, c’est l’incertitude. Mais l’économie américaine souffre également de l’incertitude.
Jean Charest
À quoi pourrait ressembler une nouvelle entente de libre-échange gagnante pour le Québec et le Canada ? C’est bien difficile à prédire.
Jean Charest estime toutefois que le Canada doit défendre son système de gestion de l’offre pour le lait, les œufs et la volaille, que l’administration Trump veut remettre en question. Par exemple, la gestion de l’offre interdit les importations de lait américain. « Il faut le défendre parce que c’est le bon choix, dit-il. [La gestion de l’offre] donne de la stabilité et nous permet d’avoir un approvisionnement de produits qui sont sécuritaires et sains. Et attention, les Américains ont eux-mêmes des secteurs protégés. Ils ont une barrière tarifaire de 300 % sur le sucre et ils subventionnent leur agriculture laitière à 70 %. »
Plus l’année 2026 avancera, plus le Canada pourrait avoir des cartes dans son jeu, estime Jean Charest.
D’abord parce que l’inflation, causée en partie par les droits de douane de l’administration Trump, a recommencé à augmenter aux États-Unis. Les Américains s’en aperçoivent, particulièrement à l’épicerie.
Ensuite, car la Cour suprême des États-Unis se penchera sur la légalité des droits de douane imposés par l’administration Trump. La décision devrait être rendue en début d’année. Jean Charest a bon espoir que la Cour conclura que les droits de douane de Donald Trump sont inconstitutionnels, parce que le pouvoir d’imposer ces droits est réservé au Congrès. Si l’administration Trump subit un revers, « ça affaiblirait sa position », estime M. Charest.
Et finalement, parce que les républicains auront rendez-vous avec l’électorat pour les élections de mi-mandat, en novembre. Si la tendance dans les sondages se maintient, les républicains risquent de perdre le contrôle de la Chambre des représentants. L’administration Trump ferait alors enfin face à un contre-pouvoir législatif important.
Actuellement, le taux d’approbation de Donald Trump est faible, autour de 40 %. « L’opinion qui compte pour M. Trump, c’est celle des républicains, et ses appuis y sont encore solides [91 %, selon un sondage de la faculté de droit de l’Université Marquette en novembre]. »
Mais pour pouvoir gagner, il a besoin d’une tranche des électeurs indépendants, et c’est là qu’il perd actuellement.
Jean Charest
D’où ce discours (bizarre) du 17 décembre à la télé où Donald Trump a hurlé aux Américains que leur pays allait connaître « un boom économique comme le monde n’en a jamais connu ».
Ce qui inquiète tout autant Jean Charest, c’est la nouvelle politique étrangère des États-Unis (la « stratégie de sécurité nationale ») dévoilée par l’administration Trump début décembre.
« C’est une onde de choc », me dit Jean Charest, visiblement inquiet.
En gros, c’est une nouvelle version de la doctrine Monroe. Les Américains veulent que personne ne se mêle de leurs affaires sur « leur » continent, du Canada jusqu’au Brésil, et que tous les pays d’Amérique agissent dans le sens de leurs intérêts.
Or, c’est passé presque inaperçu dans les nouvelles ici.
« On reviendrait à un statut d’État vassal, où l’on doit aligner toutes nos politiques sur celles des Américains, dit M. Charest. Ça pourrait être l’accès aux métaux stratégiques, à nos ressources dans l’Arctique, à la politique de l’eau. »
Ça me fait plus peur que les négociations commerciales. Parce que c’est nouveau, je pense qu’on n’a pas encore saisi les conséquences de ce papier-là. C’est une remise en question de la souveraineté de tous les pays [des Amériques].
Jean Charest
C’est d’autant plus inquiétant que le trumpisme va survivre à Donald Trump chez les républicains, estime Jean Charest. « Le Parti républicain comme on le connaissait avant [Donald Trump] n’existe plus. On ne reverra pas ce parti-là avant longtemps. »
Notre relation avec le gouvernement des États-Unis est donc changée à jamais. Mais pas notre relation avec les Américains eux-mêmes, espère Jean Charest. « Il y a le peuple américain, et il y a ceux qui gouvernent aux États-Unis. Oui, il y a des Américains qui soutiennent Trump, mais vous savez, les Américains, on les connaît bien. Ce sont nos voisins, ce sont des amis, des alliés, c’est un peuple formidable. Dans nos communications, il faut faire attention pour ne pas envoyer un mauvais message au peuple américain. »
Qui est Jean Charest ?
- Premier ministre du Québec de 2003 à 2012 ;
- Membre du Conseil sur les relations canado-américaines du premier ministre du Canada ;
- Associé au cabinet d’avocats Therrien Couture Joli-Cœur à Montréal ;
- Candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada en 2022 (il a été défait par Pierre Poilievre) ;
- Député fédéral conservateur de 1984 à 1998, puis député provincial libéral de 1998 à 2012, toujours dans la région de Sherbrooke.
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