Capture de Nicolás Maduro | Une menace pour le pétrole canadien ?
Le Canada pourrait être l’un des grands perdants du bras de fer entre Washington et Caracas, selon des experts. Si l’administration Trump n’a pas mâché ses mots à l’endroit de Nicolás Maduro pour justifier sa capture, les spécialistes y voient un prétexte pour s’emparer des réserves de pétrole vénézuéliennes : une intervention inquiétante pour l’avenir des exportations canadiennes.
Le Venezuela est le pays détenant les plus importantes réserves pétrolières au monde, estimées à plus de 300 milliards de barils en 2023, selon la U.S. Energy Information Administration. C’est plus qu’en Arabie saoudite, et bien au-delà des ressources pétrolières du Canada.
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« Je le dis de façon assez catégorique : si le Venezuela n’était pas un pays pétrolier, les Américains n’auraient pas fait ce qu’ils ont fait [samedi], c’est clair », affirme sans détour Yvan Cliche, spécialiste en énergie et fellow au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.
Donald Trump ne s’en cache même pas : à plusieurs reprises lors de sa conférence de presse, samedi, le président a dit que les États-Unis assureraient la gestion du pétrole sur le sol vénézuélien.
Le hic, c’est que le pétrole canadien et le pétrole vénézuélien sont similaires, notamment en raison de leur statut de pétrole lourd. Le Canada a en quelque sorte remplacé le Venezuela auprès des États-Unis comme fournisseur de pétrole, au moment où des tensions sont nées entre ces deux derniers pays, explique Marie-Christine Doran, professeure titulaire de l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa.
Autrement dit, si les Américains puisent à l’avenir leurs ressources pétrolières au Venezuela, le Canada pourrait très bien être relégué au second plan dans ce dossier, avertissent les spécialistes.
Un autre point de vue
« C’est une menace assez directe quant à l’avenir du pétrole canadien », réagit M. Cliche, en entrevue téléphonique avec La Presse.
L’analyste du marché pétrolier basé à Toronto Rory Johnston est toutefois en désaccord avec ce point de vue, le qualifiant même d’« extrêmement dépassé » sur les réseaux sociaux. Le spécialiste rappelle que le Canada exporte bien plus de pétrole brut que le Venezuela, sans oublier le chaos politique déclenché par la capture de Maduro.
À l’heure actuelle, les principaux clients pétroliers du Venezuela sont la Chine, avec environ 80 % des exportations, et Cuba.
Chose certaine, les récents évènements survenus à Caracas sont susceptibles de redessiner la carte pétrolière de l’Amérique du Nord, croit le professeur Yvan Cliche.
À son avis, l’Alberta pourrait réclamer davantage de pipelines pour exporter son pétrole à de nouveaux clients, notamment en Asie.
Le premier ministre du Canada, Mark Carney, ne s’est pas exprimé sur la question du pétrole, à la suite de l’opération américaine au Venezuela.
Pas pour tout de suite
Joseph Bouchard, chercheur spécialiste de la sécurité et de la géopolitique de l’Amérique latine et étudiant au doctorat en science politique à l’Université de Virginie, croit aussi que les exportations pétrolières canadiennes pourraient connaître un repli avec l’arrivée d’un concurrent comme le Venezuela.
Mais avant d’en arriver à ce stade, il y a encore beaucoup à faire dans le pays d’Amérique du Sud. « Les infrastructures pétrolières sont en très mauvais état », explique M. Bouchard.
Ça fait depuis environ 2011 que l’État vénézuélien est en faillite économique. Il fait des déficits énormes et ses revenus liés au pétrole baissent de façon exorbitante. Les plus grandes raffineries de pétrole sont vraiment délabrées.
— Joseph Bouchard, doctorant en science politique à l’Université de Virginie
Pendant sa conférence de presse, samedi, Donald Trump a déclaré que ces infrastructures seraient réparées par des entreprises américaines afin de les rendre profitables pour le pays.
Pour l’instant, le Venezuela peine à produire environ un million de barils par jour, soit approximativement 1 % de la production mondiale. Selon la firme Energy Aspects, ajouter un demi-million de barils par jour de production coûterait 10 milliards de dollars et prendrait environ deux ans.
Et même si on arrivait à remettre en état les raffineries, le Venezuela ne jouerait pas dans les plates-bandes du Canada, selon Rory Johnston, qui enseigne aussi à l’Université de Toronto.
Sur son compte X, samedi, il a expliqué que la plus grande partie du pétrole brut canadien est consommée dans le Midwest américain, et non sur la côte américaine du golfe du Mexique… là où le pétrole vénézuélien serait en concurrence avec lui s’il était autorisé à circuler à nouveau.
Avec le New York Times
Le Venezuela a-t-il vraiment « volé » du pétrole aux États-Unis ?
Samedi, le vice-président J.D. Vance a déclaré sur X que « le pétrole volé doit être restitué aux États-Unis », après avoir félicité les soldats américains ayant participé à l’opération sur le sol vénézuélien. Même s’il n’y a jamais eu de « vol » en soi, explique Marie-Christine Doran, de l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, le pétrole est un sujet de discorde entre les États-Unis et le Venezuela depuis longtemps. En 2007, Hugo Chávez consolide la nationalisation du pétrole vénézuélien. Les infrastructures et champs pétroliers des géants américains, comme ExxonMobil et ConocoPhillips, sont alors saisis. Des sanctions visaient donc depuis plusieurs années le Venezuela, qui écoulait sa production sur le marché noir – en Chine, en Russie. Seule la société américaine Chevron a bénéficié d’une licence spéciale lui permettant d’exploiter et de transporter du brut vénézuélien « pour se rembourser ». Elle produit plus du quart de la production de pétrole du pays, selon la U.S. Energy Information Administration.
Trump, le Venezuela et nous
L’année 2025 a marqué la fin de l’ordre établi depuis la fin de la guerre froide.
Donald Trump a détraqué le commerce mondial à coups de droits de douane, miné les institutions internationales et les alliances militaires qui assuraient un relatif équilibre planétaire et sapé les contre-pouvoirs américains garants de la démocratie.
Et maintenant ?
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L’année 2026 est à peine commencée que le président américain nous montre la forme que pourrait avoir la nouvelle donne géopolitique. En prenant le contrôle du Venezuela, il prouve qu’il a l’intention de régner en maître sur le continent américain.
Son coup de force a pris la planète par surprise.
Les yeux bandés, les oreilles bouchées, les poings liés. La photo du dictateur Nicolás Maduro a été publiée comme un trophée de guerre par l’administration Trump, mais aussi comme un message à ceux qui n’auraient pas encore pris note de sa nouvelle doctrine « Donroe ».
Le terme fait écho à la doctrine Monroe, du nom du cinquième président des États-Unis, qui estimait que son pays était destiné à contrôler les territoires de l’hémisphère occidental, une philosophie qui a alimenté l’impérialisme américain au XIXe siècle.
Nous y revoici donc.
Le monde est entré dans une ère inquiétante où ce n’est plus le droit international qui prime, mais la puissance économique et la force militaire. Une ère où les grandes puissances font la pluie et le beau temps dans leur propre sphère d’influence, comme on le voit avec la Russie qui envahit l’Ukraine et la Chine qui menace Taïwan.
En décembre dernier, Donald Trump a couché officiellement sur papier sa vision de ce monde dans sa Stratégie de sécurité nationale (SSN), un manifeste empreint de l’idéologie « America First », déconstruisant ainsi les piliers de la défense américaine depuis 1945.
Les institutions internationales y sont décrites comme des instruments animés d’un « anti-américanisme pur et simple ». L’Europe y est dépeinte comme un continent au bord de l’« effacement civilisationnel ».
Que les voisins du continent américain se le tiennent pour dit, les États-Unis veulent « restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental » et protéger leur accès aux « zones géographiques clés dans toute la région ». Pensez au canal de Panamá, au Grand Nord canadien, au Groenland…
Les États-Unis exerceront une ingérence non dissimulée en récompensant « les gouvernements, les partis politiques et les mouvements » qui s’alignent sur leurs principes, expose la SSN.
Autrement dit, Trump pourrait dicter une conduite aux pays voisins, même s’il n’y a jamais obtenu un seul vote. Et tant pis pour leur souveraineté !
Cela place le Canada dans une situation très délicate. Comment diversifier nos partenariats pour développer une saine autonomie sans déclencher des représailles de la part de notre puissant voisin ?
Le président déchu du Venezuela vient de goûter au traitement que Trump réserve à ceux qui ne suivent pas ses principes.
Personne ne s’ennuiera de Nicolás Maduro, un dictateur qui avait volé les dernières élections en empêchant la cheffe de l’opposition de se présenter. María Corina Machado a d’ailleurs reçu le prix Nobel de la paix en 2025 pour ses efforts en faveur d’une transition démocratique au Venezuela.
Mais de démocratie, il n’est nullement question aujourd’hui. Donald Trump a l’intention de diriger le Venezuela « le temps qu’il faudra ».
Quelle légitimité aura désormais le président américain à intervenir si la Chine attaque Taïwan ou pour négocier avec le président russe Vladimir Poutine, alors que lui-même ne laisse pas au peuple vénézuélien la capacité de déterminer son propre avenir politique ?
Mais l’Ukraine ne revêt pas le même intérêt pour Donald Trump qui se pose en arbitre cherchant à négocier une paix rapide avec la Russie, plutôt qu’en acteur qui a choisi son camp. Dans sa mire, il voit peut-être le prix Nobel de la paix.
Au Venezuela, il voit surtout les plus importantes réserves de pétrole au monde. En conférence de presse, Trump a d’ailleurs mis l’accent sur les investissements qui permettront de relever la production et d’enrichir le Venezuela… et les États-Unis.
Dans la nouvelle géopolitique mondiale, il est clair que les enjeux militaires, économiques et énergétiques vont de pair.
La SSN n’en fait pas mystère : les États-Unis veulent rétablir leur « domination » énergétique dans le domaine du pétrole, du gaz, du charbon et du nucléaire. C’est une « priorité absolue ». À la poubelle, les « idéologies désastreuses du changement climatique » qui « menacent les États-Unis et subventionnent [ses] adversaires ».
Mais couper la tête d’un régime ne garantit pas la stabilité d’un pays.
L’opération au Venezuela pourrait tourner à l’avantage des Américains si l’approvisionnement en pétrole bon marché cesse dans des régimes hostiles aux États-Unis, comme Cuba. Mais la situation pourrait aussi virer au chaos, comme on l’a vu après les interventions américaines en Irak et en Afghanistan.
Mais à quelque chose malheur est bon.
Si la situation s’enlise, Trump pourrait susciter la grogne des électeurs américains qui n’ont pas voté pour de nouvelles guerres coûteuses. Les élections de mi-mandat pourraient alors ramener un contre-pouvoir salutaire aux États-Unis, si elles se déroulent selon les règles de l’art.
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