(Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, MTQ et BAnQ)
2e de 2 — Depuis 100 ans, l’histoire de la ville de Québec déborde de grands projets qui n’ont jamais vu le jour. Plusieurs font sourire. Certains font rêver. D’autres font grincer des dents. À cet égard, le projet d’un lien direct entre Québec et Lévis occupe une classe à part. On en trouve des dizaines de versions différentes! La première remonte à 1851! Pont ou tunnel? Gratuit ou à péage? Public ou privé? Crémeuse ou traditionnelle? Cela dépend des époques. Pas étonnant que l’on parle de l’histoire de l’éternel «rien» entre les deux rives.
Dites les mots «troisième lien» et une petite flamme s’allume dans les yeux de votre interlocuteur. Comme lorsque vous soufflez sur des braises. L’idée d’un pont ou d’un tunnel entre Québec et Lévis divise. Elle soulève les passions.
Pour ses détracteurs, le projet constitue une aberration. Une dépense inutile. L’équivalent du super-méchant dans un film d’horreur. Vous le croyez mort? Il réapparait, plus fringant que jamais. Vous étiez convaincu de l’avoir anéanti? Réduit en pièces? Les morceaux se mettent à bouger. Ils reviennent vous hanter.
Pour ses partisans, le troisième lien apparaît comme une nécessité. La pièce manquante d’un réseau routier inachevé. Une solution à la congestion routière.
Plus récemment, le projet a été présenté comme une manière d’assurer la «sécurité» de l’est du Québec. (1)
À l’été 1963, le Bureau de l’Industrie et du commerce du Québec métropolitain* présente même le tunnel Québec-Lévis comme… l’abri antiatomique idéal. (2) L’organisme ajoute que l’abri disposerait d’un accès privilégié à l’eau potable. À l’intérieur, les survivants de la guerre atomique n’auraient qu’à recueillir l’eau provenant des infiltrations apparues dans le roc!
Avouez que cela donne envie, non?
La science-fiction, on aime ça!
L’emplacement du futur Château Frontenac en 1866. À gauche, on aperçoit le château Haldimand. À l’arrière, on devine «notre» terrasse Dufferin, qui s’appelle alors la terrasse Durham, du nom du gouverneur qui prônait l’assimilation des francophones. (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, Wikimedia Common et BAnQ)
Au fil des ans, le projet d’un lien entre Québec et Lévis a changé plus souvent de formes que Justin Trudeau a changé de costumes durant son premier mandat de premier ministre.
Les premières esquisses d’un pont Québec-Lévis remontent à 1852. Il y a 174 ans! Le gouvernement confie alors à l’ingénieur Edward William Serrel le soin d’étudier divers emplacements pour un futur pont.
Dans l’un des scénarios de Serrel, un pont aboutit à l’emplacement de l’actuel Château Frontenac. À noter que la terrasse Dufferin s’appelle la terrasse Durham, en l’honneur du Lord britannique qui prônait l’assimilation des francophones! (3)
L’idée de relier Québec et Lévis est lancée. Bientôt, les progrès technologiques vont lui donner des ailes. À la fin de 1859, le pont Victoria est ouvert à Montréal. Triple hourra! Pour la première fois, des trains franchissent le fleuve Saint-Laurent!
Québec veut sa part! En 1862, des citoyens déposent une pétition à l’hôtel de ville pour réclamer… un tunnel. Une idée avant-gardiste. (4)
À l’époque, les tunnels sous-marins sont rares. En Amérique du Nord, le premier ne sera inauguré qu’en 1891, à la hauteur de Sarnia, en Ontario. (5)
Un projet avec des airs de science-fiction? Ce ne sera pas le dernier. Un siècle plus tard, le rédacteur en chef du Soleil, Raymond Dubé, poursuit la tradition. À l’été de 1963, il propose de déposer un rail sur le lit du fleuve pour y faire circuler un train.
Ni pont, ni tunnel! Voici le train sous-marin! (6)
Touche pas à mon corridor
Au fil des ans, plusieurs projets de lien direct entre Québec et Lévis ont été envisagés. Pont ou tunnel? Du centre-ville de Québec au centre-ville de Lévis? Un peu décalé vers l’est ou l’ouest? Vous avez l’embarras du choix! (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, Jules-Isaïe Benoît/Wikimedia Commons, rapport Vandry et BAnQ)
Ces dernières années, on s’est beaucoup moqué de l’indécision du gouvernement Legault. Fallait-il construire le troisième lien à l’est? À l’ouest? Au centre? Au centre de l’est? À l’ouest de centre?
Les valses-hésitations ne datent pas d’hier. Durant les années 1890, la planification du pont de Québec produit le même genre de paralysie. Certains veulent construire la structure en face de Québec. D’autres la voient à l’ouest.
Il y a aussi ceux qui imaginent le pont beaucoup plus à l’est. En 1896, un ingénieur propose deux ponts qui enjambent le Saint-Laurent, en passant par l’île d’Orléans. Le premier se rend de Lévis jusqu’à Sainte-Pétronille. Le second relie Sainte-Pétronille aux abords de la chute Montmorency. (7)
Mine de rien, les partisans du lien direct entre Québec et Lévis peuvent compter sur l’appui de la compagnie des établissements Eiffel, de Paris. Les concepteurs de la tour Eiffel!
En 1891, la compagnie Eiffel estime que l’emplacement «le plus avantageux» pour un pont se trouve devant Québec. Elle déconseille de construire l’ouvrage trop loin de Québec. Elle craint que cela déplace le centre commercial de la ville près du pont. (8)
Une analyse prophétique.
Le pont s’effondre? Le tunnel réapparaît!
En 1917, l’ouverture du pont de Québec n’a pas mis un terme à l’idée de construire un nouveau lien entre Québec et Lévis. Très vite, le projet est réapparu. À la fin des années 1960, on rêvait même «d’hydroglisseurs» pour remplacer les traversiers… (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, rapport Vandry, St. Lawrence Bridge Co et Brasserie Molson)
À partir de 1904, la construction du pont de Québec semble mettre fin aux débats. Pas pour longtemps. Après l’effondrement d’une partie de la structure, en 1907, les compagnies ferroviaires suggèrent de tout abandonner. Elles réclament plutôt la construction d’un tunnel entre Québec et Lévis! (9)
Le pont de Québec sera complété en 1917. Mais la question des liens interrives ne disparaît jamais. Elle ressurgit sans cesse. Elle obsède. En 1938, le gouvernement de Maurice Duplessis envisage même d’ajouter un étage au pont de Québec! Un projet vite relégué aux oubliettes. On se remet vite à évoquer un autre lien. (10)
Choisissez n’importe quelle année entre 1945 et 2026. Il sera question d’un pont. Ou d’un tunnel. Ou des deux à la fois. Un vrai bingo!
Vous pigez l’année 1968? En janvier, le Journal de Québec annonce «des développements prochains» concernant un tunnel. Le premier ministre Daniel Johnson aurait rencontré un «mystérieux» constructeur. (11)
La suite
Quelques mois plus tard, une carte postale futuriste montre des «hydroglisseurs» qui remplacent les traversiers entre Québec et Lévis. «Québec en 1970? Et pourquoi pas? peut-on y lire. À Québec, tout bouge! Tout change! Y’a du nouveau dans l’air!»
Le contrat est signé!
À plusieurs reprises, la construction d’un pont ou d’un tunnel entre Québec et Lévis semble acquise. En mai 1954, le contrat est même signé à l’hôtel de ville de Québec! (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil et BAnQ)
À plusieurs reprises, le tunnel entre Québec et Lévis semble à portée de la main. On le voit. On le touche. Le 18 mai 1954, Le Soleil annonce que le contrat de construction a été signé à l’hôtel de ville de Québec! (12)
L’ouvrage de quatre kilomètres porte déjà un nom. Il s’appellera le tunnel Champlain! Son coût est évalué à 30 millions de dollars [351 millions en argent de 2025]. Ô miracle, les travaux pourraient même commencer avant la fin de l’année!
En théorie, la Ville de Québec n’aura pas un sou à débourser. Des capitaux américains vont financer l’ouvrage. Par la suite, le tunnel se payera de lui-même grâce à la magie du péage.
On connaît la suite. Le projet n’est pas très bien ficelé. Il piétine. Mais il n’est pas abandonné. En 1962, le maire de Québec, Wilfrid Hamel, parle encore d’une compagnie qui fait des travaux exploratoires. (13)
Le coup de grâce est asséné le 18 mars 1964. Ce jour-là, le premier ministre Jean Lesage annonce une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise, c’est l’abandon du projet de tunnel. La bonne, c’est la construction d’un nouveau pont à 200 mètres du pont de Québec. (14)
«On va l’avoir!»
En 1970, le maire Gilles Lamontagne estimait que la construction d’un tunnel entre Québec et Lévis n’était plus qu’une question de temps. Autant commencer le chantier le plus vite possible. (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, Jules Rochon/BAnQ et Brasserie Molson)
Les années 1970 constituent une sorte d’âge d’or pour les projets de liens entre Québec et Lévis. Le pont Pierre-Laporte est perçu comme une étape. La première phase d’un plan pour faire de Québec la métropole du futur.
En 1969, les experts du rapport Vandry-Jobin recommandent un pont-tunnel légèrement à l’est de Québec, entre Lauzon et les battures de Beauport. L’ouvrage permettrait de boucler la boucle du transport régional. L’équivalent d’un circuit périphérique. (15)
À l’automne 1970, le maire de Québec, Gilles Lamontagne, rêve d’un grand mouvement populaire en faveur d’un tunnel. (16) Grisé par l’émotion, le maire de Lévis, Vincent Chagnon, prédit que tout sera construit «d’ici cinq ans». (17)
En 1972, le Comité du lien direct Québec-Lévis obtient un certain succès avec son slogan «On va l’avoir!» (18) Le Mouvement Desjardins le reproduit sur ses enveloppes. Et la bière Laurentide diffuse une carte postale diffusée illustrant un tunnel sous le fleuve Saint-Laurent.
«Finis les embouteillages! peut-on lire sur la carte postale. À Québec, on veut aller de l’avant! Et vite!»
Que faire avec le pont de Québec?
Même au début des années 1980, la construction d’un pont-tunnel semblait encore sûre et certaine. Tellement que des gens réfléchissaient à la meilleure façon d’utiliser le pont de Québec, ce 1er lien devenu inutile. Une proposition voulait même aménager un musée de la science dans la structure! (Infographie Le Soleil, source BAnQ et rapport Vandry)
Avec le temps, la construction d’un pont entre Québec et Lévis devient moins populaire. Plusieurs craignent que la structure ne défigure le cap Diamant. De plus, la croissance de la population se révèle moins imposante que prévu.
Mine de rien, les coûts d’un tunnel augmentent rapidement. En 1967, la construction est évaluée à 54 millions. En 1969, la compagnie «Lennut Canada» [Tunnel à l’envers] évoque 125 millions. (19) Et en 1975, la facture est passée à 500 millions $. (20)
En 1975, le ministère des Transports effectue encore des analyses de sol pour neuf scénarios de tunnel entre Québec et Lévis. Mais le cœur n’y est plus. «Ils nous occupaient à faire des études qui ne servent pas», confie un ingénieur au Soleil, en 2023. (21)
Malgré tout, personne ne doute qu’un lien direct Québec-Lévis sera inauguré durant les années 1980. Peut-être durant les années 1990. Tellement qu’on se demande déjà quoi faire avec le pont de Québec, qui deviendra bientôt inutile.
En 1981, deux ingénieurs proposent de construire un Musée des sciences dans la structure du pont… (22)
Épilogue: l’avenir n’est plus ce qu’il était
Depuis le tunnel «le plus large du monde» jusqu’au bitube, les projets modernes de 3e lien s’inscrivent dans une longue série de propositions. Ils ajoutent à une histoire vieille de plus de 170 ans. (Infographie Le Soleil, source archives Le Soleil, Stantec et EXP et MTQ)
Stop! N’en jetez plus, la cour est pleine! Ici s’arrête notre préhistoire du «rien» entre Québec et Lévis. Car l’aventure continue.
Soyez gentils. N’allez pas dire que les promoteurs d’aujourd’hui n’ont plus l’imagination débordante d’autrefois. Certes, il n’est plus question d’hydroglisseurs, de tunnel flottant, de train sous-marin ou d’abri atomique. Autres temps, autres mœurs.
En 2021, le gouvernement Legault proposait le tunnel urbain «le plus large du monde». 8,3 kilomètres de long! 19,4 mètres de large! Six voies superposées sur deux niveaux! On parlait de Québec jusqu’en Allemagne! Le projet attirait l’attention de la compagnie Herrenknecht, qui fabrique les plus gros tunneliers du monde! (23)
Tunnel bitube ou tunnel foré? Pont-tunnel ou pont à haubans? Pour le transport collectif ou pour l’auto-solo? Crémeuse ou traditionnelle? Slip ou boxer? Chaque nouvelle version fait oublier les précédentes. Qui se souvient que la Coalition avenir Québec (CAQ) s’engageait à débuter la construction durant son premier mandat? (24)
Entre-temps, les coûts du projet sont passés de quatre à 10 milliards.
Le rêve fait vivre. Mais certains rêveurs s’en tirent mieux que les autres. Depuis 2018, le gouvernement Legault aurait distribué plus de 127 millions en contrats pour le troisième lien. (25)
Quoi qu’il arrive, les heureux bénéficiaires de ces contrats n’auront pas tout perdu.
* L’ancêtre de la Chambre de commerce actuelle.
Notes:
(2) Faire du tunnel un abri antinucléaire, Le Soleil, 9 août 1963, p. 13.
(3) Le Pont de Québec, Un aperçu des divers projets publiés depuis 1852, L’Événement, 21 novembre 1896.
(4) Le vieux fantasme du tunnel Québec-Lévis, Radio-Canada, 6 mai 2024.
(6) Ni pont, ni tunnel, un train sous-marin, Le Soleil, 16 août 1963.
(7) Et si on avait construit le 3e lien dans les années 70? Radio-Canada, 14 octobre 2019.
(8) Le Pont de Québec un aperçu des divers projets publiés depuis 1852, L’Événement, 21 novembre 1896.
(9) Les vertus du tunnel Québec-Lévis au fil du temps, selon ses partisans, Radio-Canada, 6 mai 2024.
(10) Michel L’Hébreux, Le pont de Québec, Septentrion, 2008.
(11) 1973 - Plus ça change…, Le Journal de Québec, 11 mars 2017.
(12) Signature du contrat pour le futur tunnel Québec-Lévis, Le Soleil, 28 mai 1954.
(13) Encore question du tunnel entre Québec et Lévis, L’Action catholique, 8 août 1962.
(14) C’est décidé, on ne creusera pas de tunnel entre Québec et Lévis, L’Action catholique, 19 mars 1964.
(15) Un pont ou un tunnel entre Québec et Lévis, La Patrie, 29 mars 1910.
(16) La question d’un pont-tunnel est beaucoup importante que la gratuité (Lamontagne), Le Soleil, 11 novembre 1970.
(17) Lévis-Québec à pied sec, L’Action Québec, 2 mai 1972.
(18) On va l’avoir, le lien direct, L’Action Québec, 23 octobre 1972.
(19) Construction d’un tunnel entre Lévis et Québec au coût de $125 millions, La Tribune, 2 décembre 1969.
(20) L’auteur du «rapport Moquin» juge rentable le lien direct Québec-Lévis, Le Soleil, 17 juillet 1974, p. 49.
(21) Tunnel Québec-Lévis: les années folles, Le Soleil, 12 avril 2014.
(22) Proposition d’ériger un musée de la science dans la mégastructure du pont de Québec, Le Soleil, 2 mai 1981.
(23) Le 3e lien Québec-Lévis capte l’attention du fabricant du plus gros tunnelier au monde, Le Journal de Québec, 3 juin 2021.
(24) Chronologie du projet de troisième lien, Radio-Canada, 19 avril 2023.
(25) 127,6 M$ en contrats octroyés pour le troisième lien depuis 2018, Le Journal de Québec, 28 novembre 2025.