La vie, la ville Quand Saint-Léonard était le rêve de la banlieue
Notre journaliste se balade dans le Grand Montréal pour parler de gens, d’évènements ou de lieux qui font battre le cœur de leur quartier.
Publié hier à 12 h 00
Émilie Côté La Presse
Il y a 70 ans était fondée la Coopérative d’habitation de Montréal, qui avait un projet à l’ambition sans précédent : la construction de 655 maisons unifamiliales dans un champ de la municipalité rurale de Saint-Léonard-de-Port-Maurice, devenue le quartier Saint-Léonard. À cette époque de l’après-guerre, une crise du logement sévit. Le slogan ? À chaque famille, sa maison.
Alors que l’habitation est au cœur des élections municipales en cours, et que de nouveaux quartiers doivent naître, notamment sur le site de l’ancien hippodrome, nous avons demandé à l’historien Jean-François Leclerc, qui a grandi dans un bungalow de l’ancienne coopérative d’habitation de Saint-Léonard, de plonger dans ses souvenirs.
L’ex-directeur du Centre d’histoire de Montréal dit y avoir vécu « une expérience typique de banlieue ». S’amuser avec ses voisins et partir à vélo dans des champs en friche.
Un projet ambitieux
Quand le projet de 655 maisons a été achevé en 1962, c’était alors « le plus important ensemble domiciliaire coopératif au Québec », lit-on sur le site de la Fédération de l’habitation coopérative du Québec.
La coopérative construisait les maisons et il y avait un tirage. Il y avait sept modèles de maisons et les familles les choisissaient. C’est comme ça que ma famille s’est retrouvée dans un jumelé.
Jean-François Leclerc, historien
Fort accessible pour l’époque, le prix des maisons variait de 8500 $ à 12 000 $ selon leurs dimensions et leur aménagement (à pignon sur un étage, à palier, à toit plat).
Quand la famille Leclerc s’est établie rue Alphonse-Dejardins, il n’y avait pas de réseau d’égout. « Ce n’était pas encore asphalté. C’étaient des rues en terre battue avec des fossés », raconte Jean-François Leclerc. Au printemps, il y avait beaucoup de boue, si bien que la grand-maman de l’historien a même dit à sa mère Marthe : « Moi qui croyais que tu allais améliorer ton sort ! » Le père de Jean-François Leclerc a été conseiller de 1960 à 1966. Il a fait partie de l’équipe du maire Paul-Émile Petit, qui nourrissait une vision d’urbanisme moderne avec des parcs et des infrastructures (piscine, bibliothèque).
Résumé
Quand Saint-Léonard était le rêve de la banlieue
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
De nombreux bungalows de la coopérative Saint-Léonard ont été démolis ou métamorphosés.
Notre journaliste se balade dans le Grand Montréal pour parler de gens, d’évènements ou de lieux qui font battre le cœur de leur quartier.
Publié hier à 12 h 00
![]()
[
Émilie Côté La Presse
](https://www.lapresse.ca/auteurs/emilie-cote)
Il y a 70 ans était fondée la Coopérative d’habitation de Montréal, qui avait un projet à l’ambition sans précédent : la construction de 655 maisons unifamiliales dans un champ de la municipalité rurale de Saint-Léonard-de-Port-Maurice, devenue le quartier Saint-Léonard. À cette époque de l’après-guerre, une crise du logement sévit. Le slogan ? À chaque famille, sa maison.
Alors que l’habitation est au cœur des élections municipales en cours, et que de nouveaux quartiers doivent naître, notamment sur le site de l’ancien hippodrome, nous avons demandé à l’historien Jean-François Leclerc, qui a grandi dans un bungalow de l’ancienne coopérative d’habitation de Saint-Léonard, de plonger dans ses souvenirs.
L’ex-directeur du Centre d’histoire de Montréal dit y avoir vécu « une expérience typique de banlieue ». S’amuser avec ses voisins et partir à vélo dans des champs en friche.
Un projet ambitieux
PHOTO FOURNIE PAR LA BIBLIOTHÈQUE DE SAINT-LÉONARD
Les maisons de la coopérative de Saint-Léonard ont été construites au milieu de terres agricoles.
Quand le projet de 655 maisons a été achevé en 1962, c’était alors « le plus important ensemble domiciliaire coopératif au Québec », lit-on sur le site de la Fédération de l’habitation coopérative du Québec.
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Jean-François Leclerc devant sa maison d’enfance jumelée
La coopérative construisait les maisons et il y avait un tirage. Il y avait sept modèles de maisons et les familles les choisissaient. C’est comme ça que ma famille s’est retrouvée dans un jumelé.
Jean-François Leclerc, historien
Fort accessible pour l’époque, le prix des maisons variait de 8500 $ à 12 000 $ selon leurs dimensions et leur aménagement (à pignon sur un étage, à palier, à toit plat).
PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS LECLERC
Jean-François Leclerc avec son père Jean et sa sœur Céline
Quand la famille Leclerc s’est établie rue Alphonse-Dejardins, il n’y avait pas de réseau d’égout. « Ce n’était pas encore asphalté. C’étaient des rues en terre battue avec des fossés », raconte Jean-François Leclerc. Au printemps, il y avait beaucoup de boue, si bien que la grand-maman de l’historien a même dit à sa mère Marthe : « Moi qui croyais que tu allais améliorer ton sort ! »
Le père de Jean-François Leclerc a été conseiller de 1960 à 1966. Il a fait partie de l’équipe du maire Paul-Émile Petit, qui nourrissait une vision d’urbanisme moderne avec des parcs et des infrastructures (piscine, bibliothèque).
Un patrimoine oublié ?
1/2
En 2013, le parc immobilier de l’ancienne coopérative d’habitation de Saint-Léonard figurait sur la liste des 10 sites emblématiques menacés d’Héritage Montréal. Certains restent, mais de nombreux bungalows de la coopérative ont été démolis ou métamorphosés.
« Il y a la question : qu’est-ce qui est du patrimoine et qu’est-ce qui ne l’est pas ? », explique Jean-François Leclerc. Mais même le patrimoine « modeste » a sa raison d’être, plaide celui qui préside le Comité consultatif en reconnaissance à la Ville de Montréal.
Si tu ne connectes pas le patrimoine aux émotions, il n’y a pas de lien d’attachement qui se crée avec ce que d’autres ont légué.
Jean-François Leclerc, historien
Jean-François Leclerc se désole également qu’il n’y ait pratiquement plus de traces du village rural de Saint-Léonard-de-Port-Maurice, sauf quelques bâtisses historiques, dont la Maison Dagenais, érigée il y a 250 ans. « On doit trouver des moyens de garder la mémoire des lieux », dit-il en signalant néanmoins l’existence d’un parcours agriculturel sur le site de la Ville.
Heureusement, des noms de rue témoignent du passé : Notaire-Girard (en l’honneur du notaire du Service de l’habitation familiale) et Aimé-Renaud (celui à qui appartenait la terre de 185 arpents où ont été construites les 655 maisons).
« Une page d’histoire importante »
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Quand le passé rencontre le présent…
« La coopérative est une page d’histoire importante », renchérit Stéphane Tessier, qui a animé une visite guidée le 17 août dernier dans Saint-Léonard, comme il le fait dans de nombreux quartiers montréalais. Même le cardinal Paul-Émile Léger a béni les terrains de la coopérative en 1956, alors que Paul Sauvé a assisté à la première pelletée de terre avant de devenir premier ministre.
Si Saint-Léonard n’a pas le charme d’autres quartiers, c’est un « symbole historique ».
C’est le début de la classe moyenne et de l’accès à la propriété des Canadiens français.
Stéphane Tessier, historien et guide de visites historiques et patrimoniales
PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
L’église de Saint-Léonard-de-Port-Maurice date de 1908.
La Ligue ouvrière catholique (LOC) voulait « valoriser la famille » et lui offrir une meilleure qualité de vie.
L’historien rappelle que Saint-Léonard n’a plus de société d’histoire. Et il explique que c’est le déménagement de la paroisse italienne Notre-Dame-du-Mont-Carmel du centre-ville à Saint-Léonard en 1965 qui a amené tant d’Italiens dans ce secteur de Montréal.
Plus ça change, plus c’est pareil
PHOTO TIRÉE DES ARCHIVES DE L’ARRONDISSEMENT DE SAINT-LÉONARD
Un couple établi dans une maison de la coopérative de Saint-Léonard
Des décennies plus tard, l’accès à la propriété demeure un rêve pour bien des familles.
Avec le recul, quelle chance c’était d’avoir une maison à prix abordable au sein de la coopérative de Saint-Léonard !
« Mon père voulait se sortir de sa condition de locataire et il a payé notre maison cash », raconte le danseur et metteur en scène Alain Francœur (Carbone 14), qui a grandi tout près de Jean-François Leclerc, rue des Artisans, et qui demeure un grand ami de sa sœur Sylvie.
Il garde un souvenir heureux de son enfance banlieusarde. L’école « juste à côté », les grandes fêtes de voisins, le parc, la piscine municipale où il allait devenir sauveteur, énumère-t-il. Mais aussi des terrains avoisinants avec des vaches. À peu près toutes les familles en étaient à la même étape de leur vie. « Il y avait un tissu social vivant pour les jeunes […] Pour grandir, c’était extraordinaire. »
PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS LECLERC
Jean-François Leclerc et sa sœur Céline
« Dans une nouvelle banlieue, les parents qui arrivent ont à peu près le même âge. Il y a des enfants partout », renchérit Jean-François Leclerc. Mais après l’adolescence, on peut avoir soif d’en sortir.
« C’est quand même émouvant », nous a dit Jean-François Leclerc alors qu’on s’approchait à pied de sa maison d’enfance. Que retenir ? « Quand on construit un quartier, il faut penser à ce qu’il va devenir. »