Les Québécois jugent durement la CAQ, à juste titre. Elle a failli à la tâche tant en matière de finances publiques que de développement économique… pensez seulement à Northvolt. Ce n’est pas en biberonnant les entreprises aux subventions qu’on fait des enfants forts.
Résumé
Osons remettre le Québec en question !
PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE
« Soixante ans après la Révolution tranquille, on peut être très fiers du chemin parcouru. Mais aujourd’hui, le contexte géopolitique, économique, démographique et climatique force le Québec à sortir de sa zone de confort », écrit notre éditorialiste en chef.
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Stéphanie Grammond La Presse
](https://www.lapresse.ca/auteurs/stephanie-grammond)
Dans une grande série qui vous a fait voyager jusqu’en Suède, La Presse s’est penchée durant deux semaines sur une question difficile, mais essentielle : le Québec a-t-il encore les moyens de son État-providence ?
Publié à 5 h 00

Notre analyse se voulait lucide et constructive. L’intérêt public pour notre démarche a été manifeste, à en juger par le millier de courriels, largement positifs, que nous avons reçus de votre part, chers lecteurs.
Les Québécois s’entendent sur une chose : leurs services publics ne méritent même pas la note de passage, selon un sondage SOM-La Presse dévoilé la semaine dernière.
Ce constat d’échec est très grave, car les services publics sont l’interface entre les citoyens et le gouvernement. Quand ce lien est rompu, c’est la confiance envers l’État et ses institutions qui s’érode. C’est la démocratie qui s’effrite.
Il est donc impératif d’agir. Mais le défi est immense, car le Québec accuse un déficit historique de 11 milliards.
Le premier ministre François Legault ne le dit pas trop fort, mais il prévoit une croissance annuelle des dépenses de 2,2 % pendant quatre ans, pour retrouver l’équilibre budgétaire1. Après inflation, il s’agit pratiquement d’un gel. Cela exigera un effort colossal, une rigueur encore plus soutenue que celle du gouvernement de Philippe Couillard, qualifiée d’« austérité » il y a 10 ans.
Notre État-providence est pris en étau.
Comment améliorer les services tout en assainissant notre budget ? Tout cela alors que Donald Trump menace notre croissance économique ? Alors que le vieillissement de la population et les changements climatiques haussent nos dépenses ?
Ce n’est pas en laissant ces questions sous le tapis qu’on trouvera des réponses.
Pour qu’un changement profond et durable s’opère, le gouvernement doit être clair et transparent afin d’obtenir la confiance et l’adhésion de la population. Mais en ce moment, il esquive le débat et les gens se braquent lorsqu’ils découvrent des coupes en santé, en francisation, en éducation…
Le Québec est à l’heure des choix. Une vraie discussion sociale est nécessaire pour déterminer la voie à suivre.
Face à l’ampleur du défi, le Québec devrait-il repousser son objectif de retour à l’équilibre budgétaire ?
La Loi sur l’équilibre budgétaire que le gouvernement vient tout juste de moderniser lui donne déjà une marge de manœuvre, en cas de choc économique. Mais il ne faudrait pas que les menaces de Trump servent de prétexte pour retarder indûment les efforts d’assainissement.
Seule une province est plus endettée que le Québec. Il doit tout de même garder en tête l’équité intergénérationnelle. Nos enfants et petits-enfants n’ont pas à payer la facture des services que nous n’arrivons pas à payer aujourd’hui.
Serait-il préférable de relever les impôts que la Coalition avenir Québec (CAQ) vient d’abaisser ? Il existe une meilleure avenue…
À chaque budget, les gouvernements déballent des mesures fiscales « bonbon » pour faire les manchettes. À la longue, ça donne des caries ! Ça coûte cher à l’État. Et ça complique la vie des contribuables qui doivent se dépêtrer à travers quelque 300 mesures fiscales.
Il serait temps de faire un grand ménage, comme en Suède. Là-bas, les impôts sont devenus si simples qu’on peut régler sa déclaration de revenus par texto !
Ici, on peut s’inspirer du travail de moine que vient d’accomplir la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke2. Ses suggestions pour optimiser notre régime fiscal permettraient d’économiser deux bons milliards par année.
L’une des recommandations consiste à relever doucement la taxe sur les carburants qui n’a jamais été indexée depuis 2013, ce qui est anormal. Or, une majorité des Québécois rejettent l’idée (62 %).
D’accord, une hausse du fardeau fiscal n’est jamais agréable. Mais une mesure écofiscale qui encourage de meilleurs comportements vaut beaucoup mieux que des impôts sur les revenus qui découragent le travail.
Sinon, l’État pourrait-il réduire ses dépenses ? C’est l’option préférée des deux tiers des Québécois. Ça se comprend : on a tous mal au cœur en voyant les dépassements de coûts d’un demi-milliard de dollars pour l’implantation du système informatique SAAQclic.
Réduire le gaspillage ? À la bonne heure ! Mais pour cela, il faut avoir le courage d’analyser la performance et la pertinence des programmes gouvernementaux. Cela est plus facile à dire qu’à faire, car les nouvelles mesures se transforment vite en droits acquis.
Voyez comment le retrait récent des bourses Perspectives a soulevé la colère des étudiants. Mais aurait-il fallu qu’on laisse en place ce programme qui ne donnait pas les résultats espérés, soit d’attirer des étudiants dans des secteurs en pénurie de main-d’œuvre ?
Dans un monde idéal, chaque programme viendrait avec son propre coffre à outils d’auto-évaluation. Cela forcerait les politiciens à préciser leurs objectifs dès le départ et à ajuster ou retirer les mesures qui n’atteignent pas leur cible, en plaçant les intérêts collectifs devant les pressions particulières.
C’était la philosophie qui animait la Commission permanente de révision des programmes, mise en place il y 10 ans. Malheureusement, cette commission n’a été permanente que de nom.
Québec devrait se doter à nouveau d’un mécanisme d’amélioration continue, à l’image du jardinier qui taille ses arbustes chaque année pour qu’ils fleurissent davantage.
Qui aura le courage de s’attaquer de front aux défis de notre État-providence ?
Les Québécois jugent durement la CAQ, à juste titre. Elle a failli à la tâche tant en matière de finances publiques que de développement économique… pensez seulement à Northvolt. Ce n’est pas en biberonnant les entreprises aux subventions qu’on fait des enfants forts.
Quand on demande aux Québécois quel parti incarne le mieux la saine gestion des finances publiques, la CAQ n’obtient qu’un maigre 10 %. Et la réponse la plus populaire est : Je ne sais pas. C’est le signe qu’il y a un vide à combler sur l’échiquier politique.
Qui prendra la balle au bond ?
Soixante ans après la Révolution tranquille, on peut être très fiers du chemin parcouru. Mais aujourd’hui, le contexte géopolitique, économique, démographique et climatique force le Québec à sortir de sa zone de confort.
Sans renier nos valeurs, on peut être plus ingénieux… pour faire encore mieux. C’est en osant sortir du statu quo que le Québec deviendra plus efficace et plus prospère. Et c’est ce qui nous permettra de pérenniser le filet social qui fait notre force.
Osons nous remettre en question. Pas juste pour économiser, mais aussi pour être plus efficaces.
1. Consultez le mémoire « Un coup de barre nécessaire malgré la tourmente » 2. Consultez le mémoire « Conserver le socle de nos finances publiques saines en période d’incertitude : des pistes d’actions pour y contribuer » Lisez les textes du grand dossier sur l’État-providence