HLM : un budget rénovation utilisé pour de la construction
Moisissures, infiltrations, délabrement : 30 % des immeubles du parc d’habitations à loyer modique public sont dans un piètre état au Québec. Malgré un budget de 2,2 milliards de dollars destiné à la rénovation, jusqu’à maintenant, les fonds ont été investis dans de nouvelles constructions.
Un HLM coté E de la grande région de Montréal.
PHOTO : RADIO-CANADA
Marie-France Bélanger
Publié à 4 h 00
Le coordonnateur de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec (FLHLMQ) ne décolère pas. « Moi, j’aimerais ça que la ministre aille expliquer aux gens qui sont dans des taudis, dans du logement qui appartient au gouvernement, qu’on a l’argent, mais qu’on fera les travaux plus tard. C’est inacceptable », soutient Robert Pilon, qui défend les droits des locataires depuis des années.
L’entente Canada-Québec sur le logement
L’argent dont il est question ici est prévu dans l’entente Canada-Québec sur le logement (ECQL) : il s’agit d’une cagnotte de 2,2 milliards de dollars qui provient moitié-moitié des coffres d’Ottawa et de Québec pour entretenir les HLM de la province, qui en ont bien besoin. La majorité de ces immeubles appartiennent au gouvernement.
Cette entente, que Robert Pilon qualifie d’historique, a été conclue à l’automne 2020 entre les deux gouvernements. On était fous comme des balais, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que l’argent n’a pas été utilisé au profit de la rénovation des HLM, déplore ce militant.
Robert Pilon, coordonnateur à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec
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En vertu de cette entente, l’argent doit être dépensé selon un calendrier bien précis d’ici 2028.
Or, à ce jour, pas un seul dollar des 2,2 milliards de dollars n’a été utilisé pour rénover des HLM. Toutes les sommes prévues pour les trois premières années, soit près de 170 millions de dollars, ont plutôt été consacrées à la construction de nouveaux logements abordables.
« Pour moi, c’est une trahison. »
— Une citation de Robert Pilon, coordonnateur, FLHLMQ
Robert Pilon, de la FLHLMQ, n’est pas le seul à décrier cette situation. C’est aussi le cas d’Andrés Fontecilla, critique en matière de logement pour Québec solidaire. Pour moi, la priorité, ça devrait être d’utiliser ces montants-là pour le maintien du parc actuel, pour rénover, pour mettre à niveau les HLM en particulier […], avant de m’embarquer dans la construction de nouveaux logements sociaux, explique le député de Laurier-Dorion à l’Assemblée nationale.
À son avis, il faut intervenir rapidement, à défaut de quoi la détérioration des immeubles va s’accélérer, ce qui entraînera une hausse des coûts.
HLM : habitation à loyer modique
Le programme de HLM permet aux locataires de payer un loyer correspondant à 25 % de leur revenu. Les premiers HLM sont apparus à la fin des années 1960 au Québec.
Quelques statistiques sur le parc de HLM du Québec
74 328 : nombre de logements, dont 45 340 sont publics. 7708 : nombre de HLM, dont 3900 sont publics.
Source : Plan stratégique 2021-2026, Société d’habitation du Québec
Un HLM coté E de la grande région de Montréal.
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État du parc de HLM
Si Robert Pilon et Andrés Fontecilla réclament des rénovations le plus rapidement possible, c’est qu’une partie importante du parc québécois de HLM est en mauvais état.
Selon les derniers chiffres disponibles fournis par la SHQ, 30 % des HLM publics sont présentement cotés D ou E, c’est-à-dire en mauvais ou en très mauvais état, avec un niveau élevé ou très élevé de dégradation et de défectuosité.
Claude Foster, président-directeur général, Société d’habitation du Québec
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Pas de programme : pas d’argent
Vous êtes en train de brasser une grosse tempête dans un verre d’eau, nous répond le président-directeur général de la Société d’habitation du Québec, l’organisme responsable des HLM, quand nous lui demandons pourquoi l’argent des trois premières années de l’ECQL a été utilisé pour construire plutôt que pour rénover.
Claude Foster soutient que l’argent a été investi de la sorte parce qu’il fallait d’abord rédiger un programme, c’est-à-dire un mécanisme pour distribuer les 2,2 milliards destinés à la rénovation. Or, pratiquement deux ans et demi après la signature de l’entente, en octobre 2020, on l’attend toujours.
Pour le spécialiste du logement Xavier Leloup, de tels délais sont tout simplement inacceptables. C’est scandaleux parce que c’est trop long, quelles que soient les raisons. Ça me préoccupe parce qu’on connaît les besoins. Des logements dégradés, ça a des effets sociaux, des effets psychologiques et des effets sur la santé physique, explique M. Leloup, qui est professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).
Vu de l’extérieur, comme gérant d’estrade, je pourrais dire : “Eh, ils ont dormi au gaz!” Mais quand je regarde la séquence, je trouve qu’on est assez performants. On n’avait pas de programme, mais dans certains cas, on a quand même eu des sommes qui ont été données à des offices, rétorque Claude Foster.
En effet, à défaut de programme, la SHQ dit avoir notamment versé par décret plus de 90 millions de dollars à l’Office municipal d’habitation de Montréal pour réparer des HLM.
Cependant, il reste qu’à ce jour, la distribution de la cagnotte de 2,2 milliards destinée à la rénovation des HLM n’a toujours pas commencé.
France-Élaine Duranceau, ministre responsable de l’habitation du Québec
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La ministre se fait rassurante
Faute de programme, la ministre responsable de l’habitation du Québec, France-Élaine Duranceau, dit avoir voulu être agile dans sa gestion de l’enveloppe. On a de l’argent disponible. Qu’est-ce qu’on fait? On le laisse dormir là en attendant que tout soit prêt? On a pris les sommes et on les a allouées ailleurs pour tout de suite faire naître des projets qui avaient grandement besoin de financement et qui visaient à aider des gens dans le besoin. Je pense que c’est une bonne chose, ajoute la ministre.
Le député de Québec solidaire y voit plutôt un choix politique. Couper des rubans, c’est une vieille histoire. C’est toujours plus payant, politiquement, d’annoncer du neuf que d’annoncer la rénovation du vieux, fait valoir Andrés Fontecilla.
La ministre estime qu’il s’agit d’une critique facile et se fait rassurante. Nous, on s’est engagés à ce que les 2,2 milliards de l’entente avec le fédéral soient déployés pour la rénovation des HLM d’ici 2028 et c’est ce qui va être fait, affirme la ministre en entrevue avec La facture.
Cela dit, pour respecter son engagement, la ministre devra trouver 170 millions ailleurs, soit les montants destinés à la rénovation des HLM qui ont plutôt été dépensés pour la construction de logements abordables.
Sans dire qu’il s’agit d’une formalité, la ministre entend obtenir les crédits budgétaires nécessaires en temps et lieu.
Toutefois, pour Robert Pilon, c’est maintenant qu’il faut agir pour veiller à ce que les locataires vulnérables aient des logements décents, exempts de moisissures, d’infiltrations d’air et d’humidité. Les gens pauvres ont le droit d’espérer des logements qui ne les rendront pas malades, conclut Robert Pilon.
Ce reportage de Marie-France Bélanger et de Jean-François Vézina est accessible sur le site de l’émission La facture à compter du mardi 28 février à 19 h 30.