Je n’aime pas le mot “gentrification”. Il y a peu de mots en français, tous du registre technique/scientifique, formés de la même façon (électrification, nitrification, vitrification, pétrification…).
Cela dit, il faut avoir à l’esprit que les termes bourgeois/bourgeoisie sont sans doute plus lourds et riches de sens en Europe (France et Belgique principalement ; en Suisse, la bourgeoisie est une collectivité locale). L’idée de classe me parait moins prégnante au Québec, et dans la Révolution industrielle, la dichotomie bourgeois/prolétaire recouvrait pas mal celle anglo/franco. En France, où les classes sociales ont longtemps structuré la société, la bourgeoisie existe même en trois saveurs : grande, haute et petite. Le terme de bourgeois y est toujours employé, à toutes les sauces. Ici, je ne le vois que rarement. La bourgeoisie est au Québec un concept flou et discret, principalement utilisé dans le contexte politique ou universitaire, mais pas dans la vie courante. Avez-vous déjà entendu un citoyen en traiter un autre de “sale bourge” ?
“Le mot bourgeois est un vocable imprécis qui peut recouvrir des réalités fort différentes. Une étude sur la bourgeoisie canadienne-française devrait d’abord définir le sens du mot bourgeoisie, quels sont les critères qui classent un homme dans la grande, moyenne ou petite bourgeoisie. Est-ce le revenu, le rôle social, ou quoi ? Puis, ayant sur des données concrètes chiffré approximativement cette bourgeoisie à des époques différentes, il faudrait interpréter son rôle social, politique et économique par rapport à la réalité canadienne, non pas par rapport au statut et au rôle de la bourgeoisie européenne.” — Jean Hamelin.
De façon plus contemporaine, si l’on pense bourgeoisie québécoise, on pense à l’élite francophone qui a pris d’assaut le Quebec Inc. à partir des années 1970 assurant une forme de réappropriation nationale.
En France, embourgeoisement (dynamique de classe, ascenseur social) a un sens différent de gentrification (dynamique sociologique de quartier), les deux processus sont distincts (mais toutefois liés). À Montréal, dans bien des quartiers, je perçois plus de la gentrification, et son précurseur, la boboïsation, que de l’embourgeoisement. Question de regard.
L’embourgeoisement peut être défini comme une modalité d’ascension sociale caractérisée par une accumulation de capital économique et un mimétisme vis-à-vis des classes supérieures traditionnelles (Laferté, 2018). En ville, cela se traduit par le développement de « quartiers refondés » (Cousin, 2013) à proximité des espaces traditionnellement bourgeois ou des centres d’affaires. S’installer à proximité des catégories sociales où les « nouveaux venus en bourgeoisie » (Denord, Lagneau-Ymonet et Thine, 2011) s’insèrent stabilise leur trajectoire ascendante. Cette proximité spatiale et cet entre-soi consacrent le statut social et sécurisent l’investissement immobilier et les stratégies de reproduction sociale.
[…] Dans une tradition états-unienne et latino-américaine, la gentrification désigne une transformation brutale de quartiers populaires par des promoteurs immobiliers, soutenus par les autorités politiques, pour y édifier des logements de standing attirant des classes supérieures ou moyennes enrichies, peu enclines à côtoyer une altérité sociale.
Pauline Clech, « L’embourgeoisement, moteur du changement social en banlieue populaire au tournant du XXIe siècle », Métropoles [En ligne], 2024.
Bon, je me suis égaré. Chantons ensemble :
Les bourgeois, c’est comme les cochons.
Plus ça devient vieux, plus ça devient bête.
Les bourgeois, c’est comme les cochons
Plus ça devient vieux, plus ça devient c…