La course canadienne vers l’espace est en train de virer à l’affrontement. Alors qu’Ottawa veut développer d’urgence une capacité nationale de lancement de satellites, l’Université Concordia vient d’intervenir in extremis pour bloquer le projet d’un de ses étudiants, qu’elle accuse de s’approprier un modèle de fusée dont elle serait propriétaire.
Résumé
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Vincent Larouche Équipe d’enquête, La Presse
](https://www.lapresse.ca/auteurs/vincent-larouche)
La Presse a appris que l’université montréalaise a obtenu une injonction jeudi soir afin de forcer l’étudiant à la maîtrise à retirer sa candidature dans le cadre d’un appel de propositions du ministère canadien de la Défense.
Ce concours fédéral, baptisé « Lancer le Nord », offre 105 millions de dollars pour le développement d’une capacité canadienne de lancement de satellites en orbite. Il a été ouvert le 28 novembre. Concordia a elle-même soumis sa candidature à ce concours, à quelques heures de la fermeture de la période de candidatures, vendredi midi.
L’urgence de s’affranchir des puissances étrangères
Les enjeux sont énormes. L’impact des satellites est omniprésent dans la vie des Canadiens : ils sont utilisés à des fins militaires, commerciales, scientifiques, agricoles, de navigation et de communication. Or, le Canada demeure le seul pays du G7 à n’avoir aucune capacité nationale de lancement d’engins en orbite. Il est 100 % dépendant du bon vouloir de partenaires étrangers.
Ottawa s’est tourné par le passé vers des lanceurs russes, indiens ou américains, incluant l’entreprise SpaceX du milliardaire Elon Musk. Les relations avec tous ces partenaires se sont sérieusement dégradées ces dernières années.

PHOTO FOURNIE PAR L’AGENCE SPATIALE CANADIENNE
En 2007, une fusée russe Soyouz a placé en orbite le satellite canadien RADARSAT-2 à partir d’une base de lancement au Kazakhstan.
Le gouvernement Carney veut donc développer d’urgence un accès « souverain » du Canada à l’espace. Des centaines de millions de dollars sont sur la table. « C’est sûr que ça s’en vient. L’aérospatiale va buzzer beaucoup au cours des prochaines années. C’est un très gros marché », observe l’astrophysicienne Marie-Michèle Limoges, directrice scientifique au Cosmodôme de Laval.
Un projet étudiant comme voie de salut ?
Alors que les lancements de fusées sont monnaie courante pour plusieurs entreprises privées ou agences gouvernementales étrangères, l’un des plus importants accomplissements canadiens dans le domaine est le fruit… d’un projet étudiant montréalais.

PHOTO SIMON RANDY, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ CONCORDIA
Des étudiants ont assisté au décollage de la fusée Starsailor dans le Nord-du-Québec, le 15 août 2025.
En août dernier, avec les moyens du bord, le groupe Space Concordia a fait décoller sa fusée Starsailor à partir du territoire cri de Mistissini, dans le Nord-du-Québec. L’engin de 13 mètres de haut était la plus puissante fusée étudiante jamais lancée, et le premier lancement autorisé par Transports Canada en 25 ans.
Starsailor s’est séparée dans les airs après moins d’une minute de vol et n’a pas accompli son objectif d’atteindre la limite de l’espace, à 100 kilomètres d’altitude.
Oleg Khalimonov, un étudiant de Concordia, s’est impliqué dans le projet pendant sept ans, d’abord bénévolement, puis comme employé salarié de l’université responsable du dossier, au cours des deux dernières années.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ CONCORDIA
Oleg Khalimonov
M. Khalimonov a tenté de tirer profit de son expérience. Avec un ancien président de Space Concordia, Neil Woodcock, il a fondé une firme de consultants établie à Montréal, sous le nom de Polaris Aerospace.
Le 29 décembre, Polaris Aerospace a déposé un projet dans le cadre du concours fédéral Lancer le Nord. Informée de la situation, l’université a dit à M. Khalimonov qu’elle considérait la chose comme un conflit d’intérêts, puisque l’étudiant à la maîtrise demeurait un salarié de l’université, chargé de projets d’exploration spatiale.
M. Khalimonov a donc démissionné de son poste de responsable de Space Concordia afin de se consacrer à son entreprise privée.
Lundi dernier, Concordia a présenté une demande d’injonction devant la Cour supérieure du Québec, afin de forcer M. Khalimonov et Polaris à retirer leur candidature au concours fédéral de système de lancement de satellites.
L’université affirme que Polaris s’approprie la propriété intellectuelle liée au projet Starsailor, qui devrait appartenir à l’établissement d’enseignement, afin de lui faire concurrence dans la course vers l’espace.

PHOTO SIMON RANDY, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ CONCORDIA
La fusée Starsailor avant son lancement
« En plus d’une violation sérieuse de la propriété intellectuelle de Concordia et de l’usage illicite de l’information confidentielle appartenant à Concordia, les actions des défendeurs constituent une compétition déloyale », affirme l’université dans sa requête.
La requête reproche à M. Khalimonov d’avoir voulu accaparer les « innovations substantielles » réalisées dans le domaine aérospatial grâce au travail de centaines d’étudiants et à des investissements de centaines de milliers de dollars de l’université et ses donateurs. L’université affirme par ailleurs qu’avant sa démission, alors qu’il cumulait les rôles d’employé de Concordia et d’entrepreneur, il aurait incité l’établissement à ne pas participer au concours Lancer le Nord.
Besoin d’une nouvelle fusée
M. Khalimonov s’est défendu en faisant valoir que Starsailor était loin d’être capable de répondre aux besoins du gouvernement fédéral et que sa candidature nécessitait la création d’une nouvelle fusée, beaucoup plus perfectionnée que le modèle existant. Starsailor était une fusée suborbitale sans système de guidage, destinée à rester à peine une minute à environ 100 km d’altitude avant de retomber. Ottawa cherche plutôt un lanceur guidé capable de placer des satellites de 200 kg et plus en orbite à 700 km d’altitude.

PHOTO SIMON RANDY, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ CONCORDIA
La fusée Starsailor
« Polaris n’a pas utilisé la documentation de Starsailor pour préparer sa candidature car la technologie requise […] est fondamentalement différente », affirme M. Khalimonov dans une déclaration sous serment déposée en cour.
Le juge Luc Morin n’a pas été convaincu.
« Au minimum, il y a une forte apparence de droit que la proposition de Polaris utilise des éléments de propriété intellectuelle de Starsailor, et que Polaris s’appuie, au moins en partie, sur de l’information, de la documentation et de l’expérience qui peut se qualifier comme de la propriété intellectuelle et/ou de l’information confidentielle appartenant à Concordia », écrit-il dans son jugement.
Le magistrat a donc imposé une injonction temporaire de dix jours pour forcer Polaris et Oleg Khalimonov à retirer leur candidature au concours fédéral. L’affaire sera entendue sur le fond plus tard, mais la période de candidatures est maintenant terminée et Polaris se retrouve éjectée de la course.
L’université, elle, a déjà soumis sa propre candidature au concours. En principe, la voie est libre pour elle.
Capacités mises en doute
La route vers l’espace pourrait toutefois s’avérer parsemée d’embûches. Le groupe étudiant Space Concordia s’est déjà dissocié de l’administration universitaire en déclarant à la Cour qu’il n’appuie pas la soumission de l’université pour le programme fédéral de fusées et n’y participe pas.
De son côté, l’ancien ingénieur en résidence de Concordia Dominic Ng Kuet Leong a carrément déclaré au tribunal que le projet de l’université est irréalisable.
« Ayant géré des projets étudiants pour l’entièreté de mon mandat à Concordia, je sais que même le lancement de la fusée Starsailor s’est accompli contre toute probabilité », a-t-il mentionné dans une déclaration sous serment.
« Concordia n’a pas les capacités de produire une ligne de fusées orbitales beaucoup plus complexes, telles que requises, en moins de trois ans », affirme-t-il.