La maison Auclair-L’Heureux est «un exemple éloquent» des maisons de Québec bâties à l’époque de la Nouvelle-France. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Du haut de ses 89 ans, Rachel L’Heureux se prépare à déménager pour la première fois de sa vie. Elle est née et a toujours vécu dans cette demeure du boulevard Bastien, mais elle n’y finira pas ses jours.
«L’été on est tellement bien dans cette maison, on s’assoit sur la galerie avec la vue sur Québec. Plus il fait chaud dehors, plus c’est frais à l’intérieur, on ne souffre pas de la chaleur», lance Rachel L’Heureux, en faisant visiter sa demeure aux représentants du Soleil.
À l’instar de nombreuses maisons de l’époque, la façade principale de la maison Auclair-L’Heureux est orientée vers le sud pour maximiser l’ensoleillement. Elle compte une seule porte, pour limiter l’entrée de la chaleur ou du froid. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Les ouvertures de la maison sont coiffées de fenêtres à carreaux en bois. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Mme L’Heureux a grandi avec ses 13 frères et sœurs dans cette confortable résidence. Aucun besoin d’air climatisé ou de thermopompe dans une maison dont les murs de pierres sont d’une épaisseur de 28 pouces.
Cependant, depuis peu de temps, Mme L’Heureux vit seule dans cette grande maison de six chambres. Par souci de sécurité, et aussi pour s’éviter l’entretien du bâtiment, elle et son frère ont vendu la maison familiale, qui serait l’une des plus vieilles de la ville de Québec.
Résumé
«Il n’y a pas de neveux et nièces qui étaient intéressés. Les jeunes ont déjà leur maison», se désole Mme L’Heureux, qui est toutefois sereine face à l’idée de quitter le bâtiment patrimonial.
«C’est une autre étape», lâche-t-elle candidement.
«On n’avait pas le choix, mais au moins, ils ne pourront pas démolir la maison», lance son frère Gilles. La maison et son terrain ont été classés par le ministère de la Culture et des Communications comme bâtiment et site patrimonial, en mai 2022.
Rachel L’Heureux et son frère Gilles. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Un exemple de la Nouvelle-France
Le bâtiment est connu sous le nom de maison Auclair-L’Heureux. Elle a été construite en 1684 par Pierre Auclair (1655-1741), qui était marié à Marie-Madeleine Sédilot (1665-1745). La maison a été agrandie, vers l’ouest, en 1719.
Via les liens du mariage, la famille L’Heureux est liée à cette maison depuis 1806. En 1918, Joseph Jérémie Étienne Villeneuve, un descendant des Auclair sans enfants, lègue la maison aux parents de Rachel et Gilles L’Heureux.
Avec son plan rectangulaire, l’angle pentu de sa toiture, ses ouvertures peu nombreuses et asymétriques, ainsi que sa maçonnerie, elle représente «un exemple éloquent» des maisons qui étaient construites à Québec pendant le régime français, selon le ministère de la Culture et des Communications.
Alors que la maison date de 1684, l’intérieur est figé dans les années soixante. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Mme L’Heureux souligne qu’elle ne compte plus depuis longtemps le nombre de peintres, d’experts en patrimoine ou de badauds qui se sont arrêtés devant l’immeuble pour l’immortaliser ou simplement pour l’observer.
D’ailleurs, rares sont les maisons où l’on trouve autant de photos, de tableaux et de dessins de ladite demeure en question, affichées sur les murs des pièces intérieures.
Le château Frontenac est souvent désigné comme «l’hôtel le plus photographié au monde». De son côté la maison Auclair-L’Heureux pourrait prétendre être la maison la plus photographiée. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Elle a été complètement rénovée dans les années 60 par la famille L’Heureux. Depuis, peu de choses ont changé, mis à part les électroménagers. L’intérieur est figé à l’époque de la Révolution tranquille.
Le grenier est le meilleur endroit pour apprécier son âge vénérable. La charpente, ainsi que la cheminée centrale et sa maçonnerie brute et sans artifices, imposent par leur présence.
La croix de Saint-André est un exemple des moyens rudimentaires, mais ingénieux et efficaces, qu’utilisaient les colons à l’époque. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Parmi les poutres, qui sont toutes installées selon la technique des tenons, mortaises et chevilles de bois, se trouvent des croix de Saint-André, qui viennent solidifier l’ensemble. Tout comme la structure, la largeur des planches de bois qui composent le plancher du grenier témoigne de l’ancienneté de la construction.
La calotte de Mgr Laval
La famille L’Heureux n’est pas à l’origine du classement patrimonial du bâtiment, note Mme L’Heureux. C’est l’Association des Auclair d’Amérique qui était derrière toutes les démarches, puisque Pierre Auclair, le premier propriétaire de la maison, et son frère André, sont les deux ancêtres de tous les Auclair du continent.
Certaines planches du grenier sont plus larges qu’une chaise standard. (Frédéric Matte/Le Soleil)
«Ce qu’on ne savait pas au début, c’est que le classement incluait le terrain au complet», raconte Gilles L’Heureux. Cette protection supplémentaire permet de protéger la grange, la cuisine d’été ainsi que la glacière, et empêche que des parcelles du terrain soient morcelées et vendues.
Les nombreuses règles et restrictions du ministère qui encadrent les rénovations et l’entretien du bâtiment sont contraignantes, admet M. L’Heureux. Mais elles permettent à la famille de quitter l’endroit sans craindre qu’il soit dénaturé ou démoli.
À l’origine, l’imposante cheminée coiffait le mur pigno ouest de la maison. Depuis l’agrandissement, elle est située au centre de la résidence. (Frédéric Matte/Le Soleil)
Au nombre des souvenirs affichés sur les murs de la maison Auclair-L’Heureux se trouve un petit cadre avec de vieilles photos d’un couvre-chef religieux.
Il s’agit d’une calotte du gouverneur, évêque, et saint de L’Église catholique, Monseigneur François de Laval, qui a été entreposée pendant près de 200 ans dans le grenier de la résidence. Elle a été remise à l’archevêque de Québec en 1877.
«On raconte que Mgr Laval a dit la messe dans la maison!», conclut Mme L’Heureux, les yeux remplis d’émerveillement.