De friche industrielle à écoquartier, l’immense défi qui attend Lachine-Est
L’Office de consultation publique de Montréal (OPCM) recommande une hauteur maximale de huit étages pour les constructions à venir, ce qui ne sera pas possible, dit la mairesse de l’arrondissement de Lachine.
La Ville de Montréal veut faire des quelque 64 hectares du secteur Lachine-Est un écoquartier doté de 7400 logements.
PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS
Anne Marie Lecomte
Publié à 4 h 00
Faire un écoquartier du secteur industriel en déclin qu’est Lachine-Est, tel est le projet auquel l’Office de consultation publique de Montréal (OPCM) consacre tout un rapport. De la hauteur des tours à condos au transport collectif, en passant par la lutte contre le réchauffement climatique, les défis sont nombreux et les attentes, très grandes.
Dévoilé cette semaine, le rapport de l’OPCM formule 15 recommandations à la Ville de Montréal pour bonifier le programme particulier d’urbanisme (PPU) destiné à transformer ces 60 hectares de friche industrielle en écoquartier. Ce secteur du sud-ouest de l’île, et distant d’à peine 12 km du centre-ville, avoisine le Vieux-Lachine, et s’étale de la 6e Avenue aux voies du Canadien Pacifique (CP).
Au terme de consultations publiques menées au printemps dernier, l’Office recommande à l’arrondissement et à la Ville de clarifier :
- l’intégration de cet écoquartier aux quartiers adjacents et au reste de la métropole;
- le plan de transport collectif qui est, pour le moment, tout à fait embryonnaire.
L’OCPM recommande aussi d’y maintenir les emplois existants, d’y établir un réseau de centres de la petite enfance (CPE) ainsi qu’une deuxième école primaire et une école secondaire, et de discuter avec Parcs Canada pour mettre en valeur le canal de Lachine et ses abords au bénéfice de tous.
En clair, un gros programme.
Pour concevoir le projet d’écoquartier, la Ville de Montréal et l’arrondissement de Lachine ont créé l’Atelier Lachine-Est, auquel participent des promoteurs et des organismes communautaires.
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J’étais là durant les trois séances [de consultation] et j’ai tout écouté ce qui s’est dit, affirme Maja Vodanovic, mairesse de l’arrondissement de Lachine. Ce rapport reflète vraiment ce qu’on a entendu et ça bonifie le projet.
Dix-huit organismes et des citoyens ont transmis leur point de vue à l’Office; par exemple, 450 personnes ont répondu à un questionnaire en ligne. Il s’agissait de la deuxième consultation sur l’avenir de Lachine-Est, la première ayant été menée en amont, en 2019.
La construction de 7400 logements est prévue, dont 1200 logements sociaux et jusqu’à 600 logements abordables.
Certains promoteurs veulent construire des immeubles d’habitation de 20 étages, ce que rejettent des citoyens. Selon l’OCPM, la hauteur des immeubles devrait être limitée à huit étages au maximum pour protéger la vue sur le canal de Lachine et les gabarits dans les quartiers avoisinants.
Mais ce ne sera pas possible, prévient Maja Vodanovic, qui dit qu’une moyenne de huit étages sera permise pour des raisons de rentabilité. L’arrondissement va contrôler la construction de manière à ce que les immeubles en hauteur soient érigés à des endroits stratégiques, là où on sait que ça ne cache pas la vue.
On veut pouvoir faire des modulations à l’intérieur du projet, explique la mairesse d’arrondissement : deux étages, quatre étages, six étages, huit étages…
Un lourd passé industriel
Vue aérienne de Lachine-Est, du fleuve Saint-Laurent et du pont Honoré-Mercier : pour transformer ce secteur en écoquartier, un forum citoyen a été tenu en 2018 et des consultations ont été menées par l’Office de consultation publique de Montréal en 2019, puis en 2022.
PHOTO : COURTOISIE - ARRONDISSEMENT DE LACHINE / PHOTO OFFERTE PAR L’ARRONDISSEMENT DE LACHINE
Les promoteurs, dit-elle, ne peuvent pas juste faire des petits bâtiments, du fait qu’ils devront décontaminer les sols. Et ça coûte une fortune, affirme Mme Vodanovic. Sur certains terrains, ça peut coûter entre 20 et 30 millions de dollars juste en décontamination.
« Ce sont des sols qui sont parmi les plus contaminés au Canada. C’était de l’industrie lourde à cet endroit-là. »
— Une citation de Maja Vodanovic, mairesse de l’arrondissement de Lachine
Lachine, c’est l’ancienne cité du fer et de l’acier. À la moitié du 19e siècle, l’élargissement du canal de Lachine et la venue du chemin de fer attirent de grosses usines : la Dominion Bridge, qui a construit le pont Jacques-Cartier, la Allis-Chalmers, qui faisait de la machinerie, la Stelfil, qui faisait… des fils.
Bâtiments et infrastructures, voilà ce qui reste de ce passé assez lourd, comme le dit Maja Vodanovic. La Ville veut peupler et verdir ce secteur dévitalisé dans les meilleurs délais et les meilleurs termes possibles, dit-elle.
Près du quart de la superficie de ce quartier en devenir sera voué aux espaces verts, aux parcs et aux places publiques. Le reste sera consacré à l’activité économique et institutionnelle, puisqu’on y construira une école primaire et un centre sportif et communautaire.
Une transformation extrême : En ce moment, c’est juste industriel, décrit Maja Vodanovic. On est comme il y a 20 ans à Griffintown.
La majorité des terrains visés appartiennent à des propriétaires privés avec lesquels la Ville doit s’entendre. Pour élaborer le PPU, la Ville et l’arrondissement ont rassemblé des développeurs, des propriétaires, des organismes communautaires. Cette forme de gouvernance, appelée l’atelier Lachine-Est, a permis de travailler ensemble autour d’une même table, dit Maja Vodanovic.
Des infrastructures vertes
Le projet d’écoquartier prévoit consacrer 22 % du secteur aux espaces verts et d’ajouter près de 3 km au réseau existant de pistes cyclables.
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Lachine-Est est un laboratoire à plusieurs égards, selon des chercheurs et professeurs du Labo Climat Montréal, qui a étudié ce projet de réaménagement.
Labo Climat Montréal s’intéresse à l’adaptation aux changements climatiques, un défi vital. Or, les infrastructures pour sortir les eaux usées et pluviales de Lachine-Est avaient été conçues pour l’industrie, et non pour un développement dense et une population élevée, comme ce sera le cas avec l’écoquartier, explique Sophie L. Van Neste, chercheuse au Labo Climat Montréal.
De plus, les réseaux d’égouts débordent à Montréal lors de fortes pluies, explique-t-elle, et les eaux usées vont directement au fleuve, le polluant. Une situation qui s’aggrave avec l’augmentation des précipitations liées aux changements climatiques.
Point positif, ils ont décidé, à Lachine-Est, d’investir dans des bassins de surface et des aménagements végétalisés, qui retiennent les eaux de pluie et améliorent le quartier, approuve Sophie L. Van Neste […] Ces “infrastructures vertes” contribuent à gérer les eaux pluviales et permettent une adaptation aux changements climatiques.
Point négatif relevé par Labo Climat Montréal : le PPU ne prévoit pas suffisamment de moyens de lutter contre les problèmes d’îlots de chaleur, de chaleur accablante et de vagues de chaleur, qui vont en s’accroissant.
Les infrastructures destinées à recueillir les eaux pluviales ont été conçues pour l’industrie à Lachine-Est. Le futur écoquartier sera équipé d’infrastructures vertes pour mieux gérer les eaux pluviales et lutter contre les changements climatiques, les épisodes de chaleur accablante et les îlots de chaleur.
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« Les secteurs périphériques aux friches industrielles sont souvent habités par des populations marginalisées et défavorisées, les loyers étant moins élevés et le cadre de vie, parfois moins intéressant. C’est le cas des abords de Lachine-Est, directement au nord, ainsi que dans le quartier Saint-Pierre. »
— Une citation de Extrait du mémoire présenté par Labo Climat Montréal à l’OCPM sur le PPU de Lachine-Est
De plus, Labo Climat Montréal et l’OPCM s’entendent pour dire qu’il faut harmoniser le projet avec les quartiers avoisinants, notamment pour contrer l’éco-embourgeoisement.
« L’idée serait de développer un écoquartier qui s’intègre au reste de Lachine et non une éco-enclave pour riches. »
— Une citation de Extrait du rapport de l’OCPM sur le PPU de Lachine-Est
Il faut, aussi, concrétiser les plans en transport collectif, afin de relier Lachine-Est au centre-ville de Montréal.
Un plan réaliste
Le réaménagement du secteur Lachine-Est nécessitera des décennies de travaux. D’ici là, le PPU sera soumis au conseil municipal de Montréal début 2023 au plus tard, et un travail de changement de réglementation s’ensuivra.
Les nouvelles constructions qui peuvent d’ores et déjà se brancher sur les égouts pourront démarrer dès l’obtention de leur permis. Les autres, pour lesquelles il faut développer l’infrastructure, pourront commencer d’ici trois ans, selon la mairesse Vodanovic.
Le péril associé à un tel projet, c’est de voir trop grand, explique Mme Vodanovic : Plusieurs endroits au Québec ont élaboré un plan trop idéaliste que les promoteurs n’ont pas été capables de réaliser.
Faisons quelque chose de réaliste, qui marche […], pour qu’il puisse être reproductible, insiste-t-elle.