Urbanisme et patrimoine Les catastrophes évitées par Montréal

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Maxime Bergeron La Presse
](https://www.lapresse.ca/auteurs/maxime-bergeron)
Pourriez-vous imaginer le Vieux-Montréal avec une autoroute plantée dans son cœur ?
Publié à 5 h 00
Le mont Royal, surplombé par une tour (et un restaurant tournant) de 300 mètres ?
Le quartier Milton-Parc, rasé pour faire place à une forêt de gratte-ciel ?
Ou encore : l’avenue McGill College, dotée de la vue la plus spectaculaire sur la montagne, sacrifiée pour faire place à un gros centre commercial ?
Ces scénarios ne sont pas fictifs : ils sont tous passés à un cheveu de se matérialiser. La catastrophe patrimoniale a été évitée à bien des reprises dans la métropole, grâce à quelques pionniers de l’urbanisme.
Et un organisme en particulier a joué un rôle de premier plan : Héritage Montréal.
Dinu Bumbaru : ce nom vous dit quelque chose ?

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE
Dinu Bumbaru, vieux routier d’Héritage Montréal, avec l’architecte et philanthrope Phyllis Lambert, en 2019. Ils ont tous deux joué un rôle inestimable dans la protection du patrimoine montréalais.
Il ressurgit dans les médias dès qu’une vieille affaire est menacée. Le directeur des politiques d’Héritage Montréal a revisité avec moi certains projets aberrants qui ont failli défigurer la métropole, à l’occasion des 50 ans de son organisme.
Le plus insolite ? Cette tour de 300 mètres – l’équivalent de 100 étages – que le maire Jean Drapeau a voulu ériger sur le mont Royal en 1986, à la fin de son dernier mandat.
Radio-Canada souhaitait remplacer sa vieille antenne de télécommunications sur la montagne. Mais Drapeau, fidèle à lui-même, a doublé la mise : il a proposé un projet dopé aux stéroïdes, lui qui avait tant fantasmé sur le mât incliné du Stade olympique.
Le chic du chic à l’époque : cette tour aurait comporté un restaurant rotatif à son pinacle. Un nouvel emblème pour Montréal, ultramoderne. Imaginez.
« Le maire Drapeau et sa personnalité commençaient à susciter beaucoup d’opposition, se rappelle Dinu Bumbaru. Ça a coalisé beaucoup de gens, ainsi qu’Héritage Montréal. On a demandé en 1986 au gouvernement du Québec, à Lise Bacon, qui était ministre à l’époque, le classement du mont Royal. »
Les efforts des opposants ont porté leurs fruits. Drapeau a fini par lâcher le morceau.
Il aura fallu attendre jusqu’en 2005 pour que Québec accorde un statut patrimonial au parc du Mont-Royal. Mais les premières graines avaient été semées.
Non loin de là, la courte avenue McGill College a failli être condamnée au début des années 1980. Pour vous situer, elle va de la Place Ville Marie jusqu’à l’Université McGill, dans l’hypercentre de Montréal.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE
L’avenue McGill Gollege (et le mont Royal) vus de la Place Ville Marie
Un promoteur – Cadillac Fairview – ambitionnait de construire un centre commercial… au milieu de la rue. Ce mur-écran aurait annihilé la meilleure vue sur la montagne…

IMAGE FOURNIE PAR L’OCPM
Un encart publicitaire, publié dans Le Devoir en 1984, démontre de quelle façon la vue sur la montagne aurait été obstruée par le projet envisagé.
Levée de boucliers, campagnes publicitaires dans les journaux : Héritage Montréal a tout fait pour attirer l’attention sur ce fiasco annoncé. Le mouvement a fait boule de neige.
C’est là qu’il y a eu vraiment une alliance assez improbable, mais qui a été très efficace, entre les milieux d’affaires, de l’immobilier, Héritage Montréal, les milieux professionnels et les facultés universitaires, pour que Montréal se dote enfin de règles d’urbanisme.
Dinu Bumbaru, directeur des politiques d’Héritage Montréal
Des gratte-ciel ont poussé autour, mais McGill College – et sa trouée visuelle – a survécu.
Une destruction de masse du patrimoine a été évitée dans le Vieux-Montréal, dans les années 1960, avant même la naissance d’Héritage Montréal. C’était l’ère du progrès, de l’automobile, du béton, de la banlieue…
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Le grand projet de l’époque : faire passer une autoroute dans le centre historique de la ville, rue de la Commune. « L’autostrade » aurait relié l’échangeur Turcot – et son spaghetti de bretelles – à l’est de Montréal.
Dommage collatéral ? La destruction d’un pan entier du Vieux-Montréal. Un détail, à l’époque…
« Ce n’est pas juste sur la rue de la Commune, c’est aussi des rampes d’accès qui viennent défigurer, charcuter le tissu urbain, les bâtiments historiques, tout y passait, raconte avec effroi M. Bumbaru. C’était un projet complètement de son époque, mais complètement dévastateur. »
Le militantisme d’un couple d’architectes, Blanche et Sandy van Ginkel, a réussi à faire avorter le projet. On peut leur attribuer la sauvegarde du Vieux-Montréal, et la naissance d’un mouvement propatrimoine qui a ouvert la voie à Héritage Montréal et à d’autres organismes. « Il faudrait leur ériger un véritable monument de reconnaissance », croit M. Bumbaru.
Bien d’autres carnages, plus ou moins grands, ont été évités de justesse. Héritage Montréal a souvent été aux premières loges pour se battre auprès des citoyens et sonner l’alerte dans les médias.

IMAGE TIRÉE DE PROPOS MONTRÉAL
L’un des scénarios envisagés pour Milton-Parc. À gauche, on voit le stade Percival-Molson.
Je pense entre autres au quartier Milton-Parc, niché entre le mont Royal et le centre-ville. Il a failli être rasé presque en entier pour faire place à une série de gratte-ciel – un projet réalisé en partie. La forte mobilisation a permis de sauver des centaines de résidences patrimoniales, et de créer ensuite la plus grande coopérative d’habitation au Canada.
Une icône sauvée
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La célèbre pinte de lait fabriquée en 1930 par la Dominion Bridge de Lachine, qui dépérissait à vue d’œil, au centre-ville, a pu être sauvée de la démolition grâce à une campagne orchestrée par Héritage Montréal.
Et une autre démolie
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D’autres batailles ont été perdues. La superbe Maison Redpath, au centre-ville, est ainsi passée sous le pic des démolisseurs en 2014, malgré les levées de boucliers.
Il reste des dizaines d’immeubles en péril aux quatre coins de la métropole. Des casernes de pompiers, d’anciens hôpitaux, des églises, de vieux bains publics… Héritage Montréal les recense dans une carte interactive riche en information1.
Des sites menacés
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Je serais curieux de vous lire : quels immeubles montréalais auraient dû être préservés de la démolition, ou devraient l’être à tout prix ?
https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2025-12-22/urbanisme-et-patrimoine/les-catastrophes-evitees-par-montreal.php