Rutte : se préparer à la guerre
Cette année, la Russie s’est montrée encore plus déchaînée et impitoyable envers l’OTAN et l’Ukraine […] Le président Poutine déploie tous ses moyens contre l’Ukraine, tuant soldats et civils, détruisant les sanctuaires de l’humanité : maisons, écoles et hôpitaux […] La Russie a ramené la guerre en Europe, et nous devons nous préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents.
Analyse, Europe–États-Unis : vers le divorce?
Dans la « Stratégie nationale de sécurité » de Washington du 4 décembre 2025, le passage sur l’Europe est un quasi-acte de divorce. (Photo d’archives)
Photo : getty images/istockphoto / masterSergeant
François Brousseau](François Brousseau | Profil | Radio-Canada)
Publié à 4 h 00 HNE
Rumeurs de rupture entre l’Europe et les États-Unis, armistice introuvable entre la Russie et l’Ukraine, propos du secrétaire général de l’OTAN évoquant la possibilité d’une guerre « comme celle qu’ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents ».
Depuis bientôt trois semaines, fin novembre et début décembre 2025, la scène diplomatique mondiale est en ébullition. Un blitz de réunions, de plans et de déclarations contradictoires se déroule en marge de la tragédie ukrainienne, pendant que la Russie accentue ses attaques et que les États-Unis publient un énoncé de politique étrangère provocateur et dédaigneux envers l’Europe.
Cette succession d’événements pourrait passer à l’histoire comme le moment où l’ordre international aura basculé, où l’Europe et les États-Unis auront entamé leur divorce.
Où l’on retrouve une Europe soutenant globalement l’Ukraine, ayant largement (mais pas totalement) pris le relais des États-Unis comme fournisseur essentiel de Kiev, et des États-Unis au discours changeant, mais qui, finalement, – c’est de plus en plus clair en cette fin 2025 – converge vers une sorte de nouvelle alliance russo-américaine.
Page tournée sur 80 ans d’histoire
Le 21 novembre, les États-Unis proposent un plan en 28 points, véritable copié-collé du catalogue de demandes russes : il est demandé aux Ukrainiens de tout céder, le Donbass, les territoires perdus et même davantage, le droit de se défendre (avec une réduction de moitié de leur armée), la possibilité d’une adhésion future à l’OTAN, etc.
Le plan prévoit la reconnaissance par Washington des annexions russes, illégales au regard du droit international. Pour la première fois depuis 1945, une administration américaine reconnaîtrait comme légitime le contrôle d’un territoire conquis par l’invasion, le bombardement de populations civiles ou l’enlèvement d’enfants (les trois cas de figure étant ici combinés). Un rejet radical des fondements et des principes sur lesquels l’ONU a été fondée… à l’instigation des États-Unis, en 1945.
Ce plan équivaut à demander la reddition de l’Ukraine en échange d’un arrêt des combats, confirmant que l’ordre international des 80 dernières années est mort : on peut, oui, modifier les frontières par la force et ensuite ratifier officiellement ce changement.
La géopolitique, selon Trump, est dictée par les grandes puissances impériales : États-Unis, Chine, Russie… mais pas l’Europe.
Un plan russo-américain
La rencontre entre l’émissaire américain Steve Witkoff et le président russe Vladimir Poutine à Moscou a duré cinq heures.
Devant ce plan russo-américain, qui exprime une convergence stratégique inédite entre Washington et Moscou, les dirigeants européens accusent le coup. Ce coup de tonnerre provoque un branle-bas de combat diplomatique – un de plus.
Le week-end du 22 novembre, les leaders français, allemand, britannique et autres se réunissent en urgence pour réaffirmer leur solidarité à l’Ukraine agressée. Ils vont ensuite plaider auprès de Washington la nécessité de rectifier certains aspects du plan. Mais ils ne demandent pas de le jeter à la poubelle. Et ne veulent surtout pas voir que, devant de tels bouleversements, c’est peut-être le divorce Europe–États-Unis qui se profile à l’horizon.
Durant ce week-end du 22 et les jours suivants, Européens et Ukrainiens vont « nettoyer » le plan en 28 points, y faire disparaître ses outrances les plus criantes, y rajouter des demandes de Kiev sur les garanties de sécurité en cas de cessez-le-feu, pour que la Russie ne soit pas encline à recommencer.
Il est question d’une présence militaire d’États européens pour asseoir une éventuelle paix, et d’un engagement à protéger activement l’Ukraine en cas de nouvelle agression.
La Stratégie de sécurité, un pavé dans la mare
Et puis il y aura, le 4 décembre – autre moment capital de cette séquence historique – la publication de la « Stratégie nationale de sécurité » (acronyme anglais NSS), qui énonce les nouvelles priorités de Washington à l’international. Le passage sur l’Europe est une accusation et un quasi-acte de divorce.
Le Vieux Continent, affirme le texte, traverse une crise profonde, ravagé par le wokisme, une réglementation tatillonne, l’immigration qui dissout les valeurs et l’identité nationales, ce qui entraîne la perspective sinistre d’un effacement civilisationnel.
Le texte reprend les arguments des partis politiques eurosceptiques de la droite radicale, des formations comme le Rassemblement national en France, ou l’Alternative für Deutschland en Allemagne, qui comporte en son sein des éléments néonazis.
Sur l’Ukraine, il est écrit, avec des mots qui auraient pu être ceux de Vladimir Poutine, que les dirigeants européens ont contrecarré les efforts américains visant à mettre fin à la guerre en Ukraine; ils ignorent la vaste majorité européenne qui aspire à la paix. Dans tout ce texte d’orientation stratégique des États-Unis, aucun blâme n’est émis à l’endroit de la Russie.
Le sphinx Poutine
La semaine suivante, après un tourbillon de réunions à Washington, Kiev, Londres, Paris, Moscou, et même à Johannesbourg (sommet du G20), la position de la Russie ne s’est pas adoucie.
Dans toute la séquence, le maître du Kremlin affecte la position du sphinx qui laisse le monde s’agiter tout autour de lui, convaincu de détenir un droit de veto sur tout ce bavardage diplomatique. Il reçoit une délégation amie des États-Unis (l’associé de l’immobilier Steven Witkoff, le gendre Jared Kushner, nouveaux diplomates improvisés de Donald Trump) qui repart ensuite porter la bonne parole russe à Washington… tout en évitant de s’arrêter en Europe.
Le 10 décembre, les leaders de ladite Coalition des volontaires (30 pays soutiens de l’Ukraine), le Français Emmanuel Macron, l’Allemand Friedrich Merz et le Britannique Keir Starmer s’entretiennent avec Donald Trump, pour tenter de faire avancer le dossier ukrainien. Pendant ce temps, Volodymyr Zelensky, exaspéré, déclare : Nous restons en contact quotidien avec tous nos partenaires, quasiment 24 heures par jour et sept jours sur sept, afin d’identifier des solutions réalisables et réalistes.
Formulations vagues et peu prometteuses, signe d’impuissance ou de confusion.
Essentiellement, ça n’avance pas parce que la Russie demande toujours une reddition – elle dit vouloir une solution aux questions de fond – sinon, on continue les bombardements. Et parce que les dirigeants ukrainiens, eux, ne peuvent pas s’y résoudre, car cela encouragera l’ennemi à continuer plus tard. Il y a aussi des raisons de cohésion nationale interne, dans un contexte de lutte à la corruption. Car l’Ukraine, même bombardée, lutte contre la corruption, contrairement à la Russie encore plus corrompue (selon l’organisation Transparency International).
Tordre le bras aux Ukrainiens
Le chancelier allemand Friedrich Merz, le premier ministre britannique Keir Starmer, le président ukrainien, Volodymyr Zelenskiy et le président français Emmanuel Macron
Photo : Getty Images / WPA Pool
Du côté américain, le ton plus dur montre une nouvelle tentative de tordre le bras à la partie ukrainienne. Une semaine après la publication de la politique de sécurité de Washington, les déclarations méprisantes continuent : Les dirigeants européens sont faibles, déclare Trump le 9 décembre au site Politico. Ils n’ont su ni contrôler l’immigration ni mettre fin à la guerre.
Il y va également de piques contre le président ukrainien, accusé de poursuivre la guerre « pour éviter des élections » (réponse de Volodymyr Zelensky : Je suis prêt à des élections. Pouvez-vous en garantir la sécurité?)
La seconde semaine de décembre, Zelensky présente une sorte de contre-plan. Il demande le gel des lignes actuelles (mais sans reconnaissance officielle des conquêtes russes, sur le modèle de l’armistice coréen de 1953), l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne (UE) – il est question de 2027 – et de solides garanties de sécurité qui pourraient inclure le déploiement de soldats européens en soutien arrière (on a parlé de la France, de l’Allemagne, de la Pologne et du Royaume-Uni).
Ce plan est à peu près soutenu par les leaders européens (la plupart), malgré des réticences sur une adhésion aussi rapide à l’UE et des hésitations sur les conditions d’un éventuel déploiement des alliés. Donc, tout cela, même dans le camp des soutiens supposés indéfectibles à l’Ukraine, reste conditionnel et hypothétique.
Mais ça bloque surtout à Washington, où l’on s’accroche au plan russo-américain (légèrement révisé) de Witkoff-Kushner. Surtout que Washington est devenu, en 2025, un quasi-porte-parole de facto des positions du Kremlin, les Russes ne parlant directement ni aux Ukrainiens ni aux Européens.
L’Europe à la traîne
Dans toute cette séquence, l’Europe semble toujours laissée pour compte, à la traîne. Elle est en mode réactif et n’arrive pas à prendre l’initiative… Il y a aussi l’évolution des opinions publiques : les partis radicaux (surtout la droite nationaliste, mais pas seulement), soit prorusses, soit pacifistes à tout crin, montent dans les sondages (AfD allemande, Rassemblement national en France). Avec, selon les pays, un soutien toujours majoritaire, mais déclinant à l’Ukraine. Et des budgets publics sous tension, alors que le réarmement plus ou moins forcé pointe à l’horizon.
Devant cette cacophonie et ces divisions, le Kremlin est satisfait. Le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskoff, déclare que les propos de Trump dans Politico sont conformes à la position de la Russie. Nous œuvrons pour la paix, pas pour une trêve, dit-il alors que les bombardements sur les populations civiles ukrainiennes se poursuivent.
Les dirigeants européens sont-ils en train de sortir du déni? Friedrich Merz, Emmanuel Macron et Keir Starmer ont tous mis en garde Zelensky, reconnaissant que Trump semble déterminé à les tromper.
Pourtant, certains dirigeants – pas tous – voient bien que Washington pousse au divorce.
Le ministre français des Affaires étrangères dit : Ce qui se passe prouve que nous devons développer notre propre autonomie stratégique . Le chancelier allemand : Je ne vois pas pourquoi les Américains voudraient sauver la démocratie en Europe. Si elle devait vraiment être sauvée, nous pourrions le faire seuls .
Rutte : se préparer à la guerre
Le président américain Donald Trump a reçu le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte au bureau ovale à Washington, le 22 octobre 2025.
Photo : afp via getty images / JIM WATSON
Finalement, pour coiffer cet épisode angoissant (et toujours en cours), le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, y va, le 11 décembre, d’un discours teinté d’alarmisme, accusateur :
Cette année, la Russie s’est montrée encore plus déchaînée et impitoyable envers l’OTAN et l’Ukraine […] Le président Poutine déploie tous ses moyens contre l’Ukraine, tuant soldats et civils, détruisant les sanctuaires de l’humanité : maisons, écoles et hôpitaux […] La Russie a ramené la guerre en Europe, et nous devons nous préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents.
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