Résumé
États-Unis: la violence politique en six chiffres
Par Jean-Simon Gagné, Le Soleil
20 septembre 2025 à 04h13
En mai, un sondage du New York Times avait semé l’effroi. Il suggérait que 40 % des démocrates supportaient la violence pour déloger Donald Trump de la présidence. Et 25 % des républicains voulaient que l’armée soit utilisée pour disperser les manifestations pacifiques. (Infographie Le Soleil)
Aux États-Unis, la violence politique s’incruste dans le paysage. Il est question d’une tempête parfaite. Selon le cas, on accuse la partisanerie, la haine, la solitude, la maladie mentale ou les médias sociaux. Sans oublier la profusion d’armes à feu.
Les politiciens naviguent en eaux troubles. À la fois complices et victimes. Un certain nombre distribuent les allumettes et le combustible, pour ensuite jouer les pompiers patriotes volant au secours du pays… «What could go wrong?» disent les Américains.
(Infographie Le Soleil)
150 actes de violence politique en six mois
Ça ressemble à une épidémie de rage. Folle. Incontrôlable. Le 13 avril, la maison du gouverneur de la Pennsylvanie, Josh Shapiro, a été incendiée. (1) Le 14 juin, un homme déguisé en policier a tué Melissa Hortman, la présidente de la Chambre des représentants du Minnesota. (2)
Vous en voulez d’autres? Le 17 mai, en Californie, un individu s’est fait exploser dans une voiture piégée près d’une clinique de fertilité. Le 25 juillet, à New York, un homme a ouvert le feu dans l’édifice abritant les bureaux de la NFL. Quatre personnes ont été tuées.
Les violences sont vite oubliées. Digérées. Comme on passe à l’épisode suivant. Selon une banque de données de l’Université du Maryland, 150 attaques politiques ont été commises durant les six premiers mois de l’année 2025. (3)
Évidemment, la «liste» ne comprend pas les deux tentatives d’assassinat contre le président Trump, à l’été 2024. Ni le meurtre de l’influenceur Charlie Kirk, survenu le 10 septembre.
Les auteurs des attaques n’ont pas grand-chose en commun. Sauf peut-être la solitude et la haine. La plupart du temps, ils n’appartiennent pas à un groupe précis. Souvent, ils ont été radicalisés en ligne.
Les experts en perdent leur latin. La violence est devenue banale. (4) Ou comme l’aurait dit Jules César dans sa langue maternelle: «Facti sunt violentia communia.»
Parfois, le carnage est évité par hasard. Un jour, dans la région de Miami, la police débarque chez un homme qui s’exerce au tir dans sa cour. Le monsieur fait un tel raffut que ses voisins s’inquiètent.
Sur place, les policiers trouvent aussi une liste de cibles comprenant l’adresse de Jared Moskowitz, le représentant démocrate du 23e District de la Floride. Le tireur envisageait d’aller descendre l’élu d’une journée à l’autre. Comme on prévoit d’aller faire son épicerie!
— «J’ai été chanceux, a conclu Moskowitz. Épargné parce que le gars était tellement cinglé qu’il tirait du fusil dans sa cour…» (5)
(Infographie Le Soleil)
398 millions d’armes à feu en circulation
Aux dernières nouvelles, on trouvait 398,5 millions d’armes à feu à travers les États-Unis. Plus de fusils que d’habitants! (6) Toutes proportions gardées, on dénombre deux fois plus d’armes aux États-Unis qu’au Yémen, un pays en guerre depuis 10 ans! (6)
Bien sûr, le nombre d’armes n’explique pas tout. Mais il aggrave la crise. Depuis le début de l’année*, 10 620 personnes ont été tuées par une arme à feu, aux États-Unis. Environ un mort toutes les 35 minutes. (7)
Le 10 septembre, au moment même où l’influenceur Charlie Kirk était assassiné, une fusillade éclatait dans le Colorado. Un étudiant de 16 ans venait d’ouvrir le feu dans une école secondaire. Deux élèves ont été grièvement blessés. Par la suite, le tireur a retourné l’arme contre lui-même. (8)
Difficile à croire, mais 7 % des Américains ont désormais été témoins d’une fusillade dans un lieu public. (9)
Ironiquement, Charlie Kirk considérait les tueries comme un mal nécessaire. Le prix à payer pour bénéficier du 2e amendement de la Constitution (sur le droit de porter des armes).
«Je pense que cela vaut le coup, avait-il expliqué en 2023. Malheureusement, cela cause bien des morts. […] Mais [les armes] permettent de protéger nos autres droits, qui nous ont été donnés par Dieu. C’est un calcul prudent. Rationnel.» (10)
«Après chaque tuerie, nous répétons que rien ne pouvait prévenir ce genre de tragédie. En oubliant que les États-Unis constituent le seul pays du monde dans lequel ce genre de tragédie survient régulièrement,» souligne le journal satirique The Onion. (11)
La question des armes semble insoluble. Au point d’engendrer le cynisme. En témoigne cet armurier du Kentucky, qui affichait une pancarte sur laquelle on pouvait lire:
«Donne une arme à un homme et il volera une banque;
Donne une banque à un homme et il volera le monde…»
(Infographie Le Soleil)
11 millions de visionnements en deux heures sur X
Parfois, la violence devient un spectacle macabre. Le 10 septembre, en l’espace de deux heures, les images de l’assassinat de Charlie Kirk ont été vues 11 millions de fois rien que sur le réseau social X. (12)
Les internautes pouvaient observer Charlie Kirk en train de se vider de son sang sous différents angles. En accéléré. Au ralenti. Impossible d’y échapper sur X, Facebook, TikTok, Instagram, Telegram, YouTube et cie.
Certains utilisateurs lançaient des appels pour «arrêter la violence». Ce qui ne les empêchait pas de partager la vidéo d’une violence inouïe! (13)
À peu de chose près, les images de l’assassinat étaient présentées sans filtre. Il a fallu des heures pour établir une certaine «modération». Pas grave. Ça n’empêchait pas les géants du Web de jouer les citoyens modèles.
«Nous sommes de tout cœur avec la famille de Charlie Kirk à la suite de sa mort tragique, a expliqué un porte-parole de YouTube. Nous exerçons un contrôle étroit sur le contenu de notre plateforme […].»
Bla-bla-bla-bla. Plus hypocrite que ça, tu meurs.
Le pire, c’est que pour la plupart des Américains (et des Nord-Américains), les images sanglantes ont des petits airs de déjà-vu. Chacun a été confronté à des scènes semblables au cinéma, à la télévision ou en ligne. Au point d’être un peu désensibilisé…
Déjà, à la fin des années 1990, l’Association pédiatrique américaine estimait qu’un jeune avait vu en moyenne 8000 meurtres à la télévision vers l’âge de 12 ans. Et 16 000 avant d’avoir 18 ans! (14)
Que ceux qui croient que la situation s’est améliorée aujourd’hui veuillent bien lever la main…
(Infographie Le Soleil)
9500 menaces contre des élus du Congrès en 2024
Selon la police du Capitole, les élus du Congrès à Washington ont reçu 9500 menaces l’an dernier. À titre de comparaison, les autorités en avaient dénombré 3800 en 2017. (15)
Périodiquement, tout le monde promet de faire baisser la tension. Mais les bonnes intentions ne durent pas. Le 10 septembre, quelques minutes après l’assassinat de Charlie Kirk, les élus avaient recommencé à s’insulter à la Chambre des représentants.
— «C’est votre faute», criait Anna Paulina Luna, la représentante du 13e District de la Floride.
— «Adoptez des lois pour contrôler les armes!» hurlaient les démocrates.
À la longue, les menaces ont changé la vie politique. Les événements politiques à l’extérieur ont pratiquement disparu. On les juge trop risqués. Des élus comme le représentant Eric Burlison, du Missouri, portent une arme lors de tous leurs déplacements. Leur personnel politique aussi.
Bien sûr, les États-Unis ont connu d’autres périodes de violence. Des vagues d’attentats à la bombe ont secoué le pays durant les années 1920 et 1970. Durant la seule année 1972, on a recensé 1900 attentats. Environ cinq par jour! (16)
Entre 1963 et 1968, le pays avait été ébranlé par les assassinats de John F. Kennedy, de Malcolm X, de Martin Luther King et de Robert F. Kennedy.
La différence? «Les assassinats des années 1960 étaient perçus comme des anomalies. Maintenant, ils semblent devenus une fatalité», nuance une chroniqueuse du Wall Street Journal. (17)
Au mois de mai, Kat Cammack, la représentante du 3e District de la Floride, a reçu 53 menaces de mort en deux semaines. Tout ça parce qu’elle avait subi une intervention chirurgicale pour empêcher une grossesse ectopique [NDLR: Lorsque l’embryon est logé dans une trompe de Fallope]. (18)
Certains fanatiques jugeaient que l’opération s’apparentait à un avortement. Ils accusaient Mme Cammack d’avoir commis un crime! Ils voulaient la punir!
(Infographie Le Soleil)
80 % des électeurs craignent que «l’autre parti» détruise le pays
Le violent, le radical, le traitre, c’est toujours l’autre. L’adversaire. Pas moins de 80 % des démocrates entretiennent une opinion défavorable des républicains. L’inverse est aussi vrai.
En 2022, 79 % des républicains et 81 % des démocrates croyaient que l’élection de «l’autre parti» pouvait détruire les États-Unis. (19) Comment voulez-vous rester calme lorsque chaque élection devient un combat pour sauver «l’âme» du pays?
Après l’assassinat de Charlie Kirk, la galaxie républicaine s’est déchainée contre les démocrates, la gauche et les wokes. «La gauche est le parti du meurtre», a partagé Elon Musk, sur X.
Malheureusement, la réalité n’est pas aussi simple. Bien malin qui trouvera un lien idéologique entre les différents assaillants.
— Thomas Brook, l’adolescent troublé qui a tenté de tuer Donald Trump, le 17 juillet 2024, n’avait pas d’idéologie «particulière». Auparavant, il envisageait de s’en prendre à Joe Biden;
— Cody A. Balmer, l’homme accusé d’avoir mis le feu à la maison de Josh Shapiro, le gouverneur démocrate de la Pennsylvanie, voulait empêcher que l’on fasse du mal aux Palestiniens de la bande de Gaza; (20)
— Vance Boelter, le suspect dans l’assassinat de la présidente de la Chambre des représentants du Minnesota, était un chrétien conservateur. Il s’opposait à l’avortement et il en voulait à la gauche;
— Luigi Mangione est accusé d’avoir tué le PDG de UnitedHealthcare, à New York, le 4 décembre 2024. Il était révolté par le coût exorbitant des soins de santé et la rapacité des grandes compagnies. (21)
Ça ne vous suffit pas?
— Robin Westman, qui a tué deux enfants dans une église du Minnesota, avait écrit: «Tuez Donald Trump» sur certaines de ses armes. Mais il raffolait aussi des slogans néonazis. Il ne cachait pas son admiration pour Adam Lanza, l’auteur d’une tuerie épouvantable dans une école élémentaire du Connecticut, en 2012. (22)
Le comble de la confusion est atteint avec Guy Edward Bartkus, qui serait mort dans un attentat à la voiture piégée commis contre une clinique de fertilité en Californie, en mai 2025. Monsieur estimait que les êtres humains devaient travailler «à leur propre extinction»!
Sans rire, on peut dire qu’il voulait commencer par lui-même! (23)
(Infographie Le Soleil)
Épilogue: jusqu’à 20 % des Américains approuvent la violence
Selon les sondages, entre 10 et 20 % des électeurs américains approuvent la violence politique. (24) Certains experts évoquent une «culture de l’assassinat». (25) Ils exagèrent, mais quand même…
Sans surprise, l’attrait pour la violence politique diminuerait avec l’âge. Un récent sondage YouGov montre qu’à peine 3 % des gens de plus de 65 ans croient que la violence est «parfois» justifiée. Chez les moins de 30 ans, la proportion grimperait à 19 %. (26)
En mai, un sondage du New York Times avait semé l’effroi. Il suggérait que 40 % des démocrates supportaient la violence pour déloger Donald Trump de la présidence. Et 25 % des républicains voulaient que l’armée soit utilisée pour disperser les manifestations pacifiques. (27)
Il faut dire que là-haut, tout là-haut à la Maison-Blanche, l’attitude de Donald Trump apparaît ambiguë. D’un côté, le président a failli tomber sous les balles d’un tireur. De l’autre, il ne cesse de jeter de l’huile sur le feu. «Seuls les présidents importants se font tirer dessus,» a-t-il fanfaronné.
(Tirée de la chaîne YouTube New York Post)
Quelques jours avant l’attentat contre Charlie Kirk, Donald Trump a diffusé une parodie du film Apocalypse Now. Dans une séquence célèbre du film, le lieutenant-colonel Bill Kilgore répète qu’il aime «l’odeur du Napalm le matin». Dans la parodie, Trump s’exclame «qu’il aime l’odeur de déportation le matin».
On peut goûter ce genre d’humour. Ou pas. Mais il est difficile de ne pas y voir une banalisation de la violence…
En attendant la suite, il apparaît prudent de ne pas terminer sur une note totalement pessimiste. Comme le disait récemment un humoriste: «Les gens sont devenus tellement anxieux qu’il y en a beaucoup qui portent leur ceinture de sécurité au ciné-parc».
* En date du 17 septembre 2025.
Le président a encore répété vendredi depuis la Maison-Blanche que, sur certaines chaînes de télévision, « 97 % » de la couverture qui lui était consacrée était négative.
(Washington) Donald Trump, qui a attaqué en justice de nombreux grands noms américains de la presse, a qualifié vendredi « d’illégales » les couvertures médiatiques selon lui trop négatives à son endroit.
Évoquant plus particulièrement les chaînes de télévision, le président américain, grand consommateur de petit écran, a déclaré : « Ils vont prendre une histoire très bien. Et ils vont en faire une mauvaise histoire. Vous voyez, personnellement, je pense que c’est illégal ».
Jeudi, le républicain de 79 ans avait évoqué la suspension de licence pour les chaînes qui seraient « contre (lui) ».
Il a encore répété vendredi que, sur certaines chaînes de télévision, « 97 % » de la couverture qui lui était consacrée était négative.
Donald Trump a par ailleurs pris résolument la défense du patron du régulateur américain de l’audiovisuel (FCC), Brendan Carr.
Ce dernier avait critiqué des déclarations de l’humoriste Jimmy Kimmel concernant l’assassinat de Charlie Kirk, un proche de Donald Trump, et ouvertement menacé ses diffuseurs de sanctions. Peu après, la chaîne ABC avait retiré de l’antenne l’émission « Jimmy Kimmel Live ! ».
« Je pense que Brendan Carr est un patriote » qui « n’aime pas que les ondes soient utilisées de manière illégale et incorrecte », a lancé le président américain.
Les menaces proférées par le patron de la FCC ont créé un malaise chez certains conservateurs, qui les jugent difficilement compatibles avec la liberté d’expression.
« Je pense que c’est particulièrement dangereux pour un gouvernement de se mettre en position de dire quel discours il aime ou il n’aime pas. J’aime bien Brendan Carr, mais nous ne devons pas nous aventurer là-dedans », a ainsi jugé le sénateur républicain Ted Cruz dans un balado.