Plusieurs articles dans Le Devoir sur le Quartier latin et son histoire
Berri-UQAM: une désaffection qui saute aux yeux
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir
La pauvreté exacerbée par la pandémie n’est pas étrangère à ce changement d’atmosphère.
Jean-Louis Bordeleau
11 février 2023
Société
Les usagers l’ont remarqué : les vendeurs de drogue et les itinérants sont plus visibles depuis la pandémie dans le métro, particulièrement à la station Berri-UQAM. La fermeture temporaire de l’édicule de la place Émilie-Gamelin concentre les activités illicites dans les autres bouches d’entrée. Tour du secteur pour remonter aux racines du problème.
Un petit tour de la zone suffit pour le prouver. Là, une personne se contorsionne sur elle-même, les yeux révulsés. On entend plus loin un cri aux syllabes indéchiffrables. Ici, la drogue s’échange au vu et au su de tous.
« Juste ici, ce midi, quelqu’un se promenait avec une hache et frappait partout. Il y avait un paquet de flics qui sont arrivés », témoigne Françoise Isabelle, qui fréquente l’Université du Québec à Montréal depuis une décennie. Habituée depuis un bon moment à « enjamber des cadavres », elle confirme la dégradation récente de l’ambiance du secteur. « Dans l’UQAM, on a régulièrement des junkies qui entrent dans l’école. Toutes les toilettes sont barrées maintenant avec un système de clés. Parfois, tu arrivais dans celles du premier étage et les toilettes étaient en sang. »
« Pour m’en aller chez nous, je prends l’autobus au coin. L’été, c’est presque épeurant », raconte de l’autre côté de la rue le professeur Robert Saucier, qui travaille à l’UQAM depuis 40 ans. « Ça a déjà été beaucoup plus calme que ça… Je dirais plus qu’avant, c’était une attitude “je fais mes petites affaires”. Mais là, il y a une concentration. De voir dans le parc 30 personnes, c’est considéré comme normal. Mais parfois, il y en a maintenant 100-125. C’est plein. »
Les étudiants décrochent
Le contraste frappe d’autant plus depuis que les étudiants désertent les environs de l’Université.
« Je ne vois pas mes étudiants sortir [dans plusieurs bars de la rue Saint-Denis]. Ce n’est pas la clientèle aussi. On voit trois Harley-Davidson stationnées devant certains établissements », observe Robert Saucier, qui déplore du même souffle le prix élevé de l’alcool des estaminets d’aujourd’hui.
Les plus anciens du quartier confirment cette perte de vitesse de la rue Saint-Denis au profit de rues plus au nord. « Ce sont les modes, explique Ginette Emma, résidente du Quartier latin depuis 1975. Quand l’avenue du Mont-Royal a pris de l’extension, ça s’est parlé et les files ont migré par là-bas. C’est autre chose. Je me trouve dépassée quand je viens ici. »
« Quand on vient le soir, il y a quand même du monde. Mais, ce n’est pas l’effervescence. Ce n’est plus l’endroit où tu sors sur la terrasse pour regarder des gens. J’ai fait ça pendant des années », ajoute-t-elle. « Bien des choses ont changé à cause de l’itinérance. À partir du moment où il n’y a plus la jeunesse, d’autres gens s’installent. »
Les regards neufs constatent la même chose. « J’aime bien le quartier. C’est un quartier super, ici. Sauf l’entrée de métro là-bas, pointe Arthur Grenouillet, un étudiant français croisé devant l’UQAM. Sortir sur Saint-Laurent, sur Laurier ou dans le Vieux-Montréal, oui ! Mais sortir sur Berri-UQAM, la nuit ? Non ! »
La pauvreté exacerbée par la pandémie n’est pas étrangère à ce changement d’atmosphère. Quand Hugo Rioux entrait pour la première fois dans l’UQAM, il y a dix ans, « c’était la rue Saint-Denis sans construction […] agréable et chaleureuse ».
« Maintenant, tu vois les constructions et tout ça qui se passe. Berri-UQAM est très triste. » Impossible de griller une cigarette sans que des personnes viennent le déranger pour quémander une petite portion de fumée. Cette scène incongrue s’est déroulée à trois reprises durant le petit tour du quartier du Devoir.
Toute cette misère gravite aussi autour de la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, coin Berri et Sainte-Catherine.
« Ça fait longtemps qu’on trouve de la drogue et de l’itinérance au parc Émilie-Gamelin, raconte Roger Twance, rencontré à l’accueil du lieu sacré. Mais, depuis quelques mois, il y a une plus grande présence. On en voit de plus en plus. »
Berri-UQAM n’est pas la seule station de métro à pâtir de cette misère sans nom, selon cet ancien travailleur social du square Cabot. « Je prends souvent le métro et, au métro de l’Assomption par exemple, j’ai remarqué qu’un itinérant s’était installé. On ne voyait pas ça avant. De plus en plus, chaque station de métro a quelqu’un de couché par terre avec ses affaires. »
Depuis longtemps, mais jamais autant
Une « présence accrue » de gendarmes est mise en place pour s’occuper du problème, se défend la Société de transport de Montréal (STM). « On constate l’évolution du profil des personnes qui passent dans nos stations de métro », confirme-t-on aux bureaux des relations publiques.
« Depuis la pandémie, on voit davantage [les itinérants] parce qu’à un moment donné, il ne restait plus qu’eux. Pendant deux ans, ils ont fait leur nid et ne se cachent plus », reconnaît Kevin Grenier, président de la Fraternité des constables et inspecteurs de la STM.
Si les constables font preuve d’une certaine tolérance à l’égard des itinérants qui fréquentent la station Berri-UQAM, il admet que les trafiquants de drogue donnent du fil à retordre aux agents qui n’ont que des bâtons télescopiques. « On n’est pas armés. Ils ne se cachent même pas de nous, déplore M. Grenier. Ils nous font de l’intimidation parce qu’ils savent qu’on ne va pas leur sauter dessus. C’est toujours le jeu du chat et de la souris. Je trouve que ce n’est pas invitant pour les touristes. » Et certains de ces vagabonds portent même des armes-jouets, ce qui peut être potentiellement dangereux.
L’UQAM n’a pas directement répondu aux questions du Devoir concernant la décrépitude sociale avoisinante. Louis Baron, le recteur intérimaire, a cependant fait parvenir jeudi à la communauté uqamienne un message promettant « un soutien accru aux personnes marginalisées et aux organismes qui leur viennent en aide, une réelle amélioration de la sécurité et de la propreté des espaces publics, ainsi que le développement de projets aptes à favoriser la cohabitation sociale et la revitalisation de notre quartier ».
Des travaux par-dessus le marché
Concernant l’édicule de la place Émilie-Gamelin, la STM précise qu’elle a dû le fermer pour remplacer la toiture de la station de métro et des refroidisseurs d’eau qui s’y trouvent. La première phase des travaux se terminera au printemps prochain et l’entrée sera accessible durant l’été. Mais les travaux reprendront à l’automne. L’entrée retrouvera son allure cadenassée au moins jusqu’au printemps 2024.
Chantal Montmorency, directrice générale de l’Association québécoise pour la promotion de la santé des personnes utilisatrices de drogues, un organisme qui prône la décriminalisation de la drogue, croit que l’on se trompe de cible. « Je me préoccupe de la façon dont on prend soin des gens qui n’ont plus rien. Pour moi, c’est bien plus grave que de dire qu’il y a davantage d’itinérants et que ça me dérange parce que je me fais quêter [de l’argent]. Si je me fais quêter, c’est parce que j’ai les moyens de donner », souligne-t-elle.
Elle n’avale pas l’argument du « laboratoire de mixité urbaine » avancé par l’enseigne Archambault pour justifier la fermeture dans le quartier. « Si Archambault s’en va, c’est parce que ce n’est plus possible de faire des affaires à Montréal. Ce n’est pas parce qu’il y a des itinérants dans sa vitrine. […] Les clients d’Archambault ont juste commencé à acheter en ligne. »
Puis, le problème prend surtout racine dans la misère qui s’enfonce à Montréal. « S’il y a plus d’itinérants au centre-ville, c’est qu’ils n’ont pas d’autres endroits où aller. Vouloir les tasser n’est pas une solution. »
Avec Jeanne Corriveau
Deux siècles passés entre pauvreté et richesse
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le malfamé, même s’il n’a plus le même visage aujourd’hui, côtoie les splendeurs du centre-ville depuis les tout débuts de la métropole.
Jean-Louis Bordeleau
11 février 2023
Transports / Urbanisme
La misère qui saute aux yeux autour de Berri-UQAM ces temps-ci n’est pas nouvelle. Le malfamé, même s’il n’a plus le même visage aujourd’hui, côtoie les splendeurs du centre-ville depuis les tout débuts de la métropole. Retour dans le passé pour comprendre le présent du Quartier latin.
En 1800, la « cité de Montréal » dépasse à peine la rue Berri. Des vergers fleurissent dans ce fief de riches familles canadiennes-françaises. Les Papineau, Viger, Guy, Valois et Cherrier prospèrent dans ce qu’on appelait jadis le quartier Saint-Jacques.
Déjà, à cette époque, la richesse côtoie la misère. En 1842, à l’est du faubourg naissant, s’installe une communauté religieuse : les Soeurs de la Providence.
Ce pilier de la charité montréalaise naît de la volonté d’une certaine Émilie Gamelin. Son « asile de la Providence » construit sur la place qui porte aujourd’hui son nom sert une soupe populaire. Cet « asile » héberge aussi « 60 femmes infirmes », dont « 6 folles, 11 imbéciles, 9 paralytiques, 6 nerveuses, 6 boiteuses, 12 sourdes, 4 sourdes-muettes » à la mort de soeur Gamelin, en 1851, selon les chroniques de l’époque.
Pour ajouter à une misère qui hante les lieux, une « prison de correction » s’installe à l’angle de l’actuel boulevard De Maisonneuve, peut-on lire sur une carte datée de 1912. Il s’agit en réalité d’une école, l’institut Saint-Antoine, qui « réforme » les vagabonds de l’époque.
Photo: BAnQ
Le centre-ville de Montréal tel qu’il était en 1912
« Il n’y avait pas que des garçons délinquants », explique l’historien de Montréal Exploration Bernard Vallée. « Les jeunes délinquants étaient placés avec des orphelins ou des familles dysfonctionnelles. Il y avait également des jeunes filles qu’on décrivait comme délinquantes, mais aussi des jeunes filles qui venaient de familles dysfonctionnelles. À l’époque, on ne faisait pas la différence. »
L’Université de Montréal — sous la tutelle de l’Université Laval — se bâtit non loin, insufflant une dose de chaos estudiantin au quartier. L’église Saint-Jacques — longtemps la cathédrale de Montréal avant qu’elle ne passe au feu et que l’on construise une nouvelle cathédrale au square Dominion — trônait au centre de ce quartier mixte. Dans ces rues finissent par se croiser « autant des gens de la bourgeoisie que de la classe ouvrière ». On oublie d’ailleurs qu’on y distribuait au début du XXe siècle du lait pasteurisé. « Ç’a fait tomber de manière exceptionnelle la mortalité infantile », conte M. Vallée.
De mixte à bigarré
La belle époque respire dans ce quartier composé d’artisans, de bourgeois, de leurs enfants universitaires, de magasins, de bars… et d’organismes de charité.
Une vague de désuétude s’incruste dans le Quartier latin lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Les mieux nantis quittent alors ce quartier pour le nouvel eldorado bourgeois de la métropole : Outremont. Les somptueuses demeures se subdivisent en maisons de chambres. Ouvriers et étudiants bigarrent un bas de la ville que l’on soigne de moins en moins. « Ce sont des maisons dans lesquelles des célibataires vivent, mais qui ont des revenus plus modestes », raconte Bernard Vallée.
Photo: BAnQ
Le magasin Dupuis Frères verra passer au fil des ans bourgeois et démunis devant ses portes, à la limite des quartiers riches et pauvres du centre-ville.
Les résidents s’entassent dans ces rues remplies. L’institut Saint-Antoine se transporte dans l’Est vers 1930. Le déménagement de l’Université de Montréal se met en branle. On lorgne les hauteurs du mont Royal. La densité atteint un point tel que les bordels, les maisons de jeu et une faune interlope prolifèrent entre Saint-Denis et Saint-Laurent. Rien de bien chic.
Un second historien, le professeur émérite de l’UQAM Paul-André Linteau, parle carrément de « transformation radicale » du secteur. « Les Soeurs de la Providence étaient toujours là. Elles vont avoir leur fameuse soupe populaire dans le quartier. Elles vont venir en aide aux démunis du quartier, raconte-t-il. Quand on allait vers l’est, il y avait comme une gradation entre Sainte-Marie, Hochelaga et Maisonneuve. Le plus pauvre, c’était Sainte-Marie. Ç’a été comme ça jusqu’aux années 1960. »
Une modernité en cul-de-sac
Un ménage s’impose à l’orée des Trente Glorieuses. « On était à ce moment-là dans du vieux stock urbain. Des maisons construites dans la deuxième moitié du XJXe siècle, qui, 100 ans plus tard, étaient devenues des taudis dans plusieurs cas. La réputation est plus dégradée », raconte Paul-André Linteau dans son livre sur la rue Sainte-Catherine.
Les élans de grandeurs du maire Jean Drapeau passent un coup de balai dans ce centre-ville. S’ouvre un métro avec un espoir de renouveau. La malchance ou la mauvaise foi (l’histoire ne le dit pas) facilite les choses. Le bâtiment des Soeurs de la Providence brûle en 1963, libérant du coup l’îlot central.
Photo: Archives de Montréal
Le bâtiment des Soeurs de la Providence brûle en 1963, juste à temps pour que l’on installe à cet endroit la station centrale du nouveau métro de Montréal.
L’architecture autoroutière domine le paysage quand on inaugure en octobre 1966 l’édicule de la station de métro Berri-De Montigny. Des stationnements complètent la place fraîchement nivelée.
« La rue Berri, une rue ordinaire qui se heurtait aux jardins de l’Asile de la Providence, est prolongée, indique Bernard Vallée. On veut en faire une sorte d’autoroute, de voie rapide qui rejoint la Métropolitaine. C’est ce qui explique la largeur incroyable de la rue devant la Bibliothèque nationale et le début d’échangeur qu’on trouve dans le coin. »
Parmi les autres destructions sous le rouleau compresseur de la modernité, nommons le célèbre magasin Dupuis Frères fondé en 1868, remplacé depuis par le brutalisme aveugle de l’immeuble « Place Dupuis ». On recycle également le Red Light en construisant les Habitations Jeanne-Mance. La pauvreté se retrouve une nouvelle fois à la rue.
Photo: Vincent Massaro, archives de Montréal
L’actuelle place Émilie-Gamelin après le passage de Jean Drapeau
Les années passent et ce qui devait n’être que temporaire devient permanent. Une trentaine d’années s’écouleront avant que ne poussent sur l’asphalte du stationnement, en 1992, les Jardins Gamelin, que l’on visite aujourd’hui.
Toutes ces rénovations aux parfums de modernité laissent un goût amer dans la bouche des historiens amoureux de Montréal, comme Bernard Vallée, qui parle d’une « stérilisation » de la vie urbaine. « Pourtant, on est en plein centre-ville ! La dégradation a commencé par des projets qui n’ont pas vraiment tenu compte du coin. »
Les traces de cet abandon tranquille du tissu social abondent. Un peu au sud, l’ancienne École du meuble, où naquit le manifeste Refus global, au coin de René-Lévesque et de Berri, demeure ignorée de tous . Tout à côté, le CHSLD Jacques-Viger est fermé depuis plus de dix ans, laissant à l’agonie un splendide bâtiment patrimonial cumulant 150 ans de vie utile. Au nord, la Bibliothèque nationale du Québec semble avoir fermé les livres sur une deuxième phase. Le projet qui devait prolonger ce temple du savoir jusqu’à la rue Ontario ne fait plus parler ni rêver personne. Et doit-on revenir sur la triste saga de l’îlot Voyageur et de sa gare désaffectée qui mène les voyageurs vers un édicule « insalubre » ?
L’histoire semble donc se répéter avec, à l’ouest, un quartier bourgeois qui regarde vers ses spectacles, à l’est, un quartier populaire qui s’y concentre et, au milieu, un quadrilatère duquel on détourne les yeux.





