La visite de promoteurs éoliens dans des villages du Bas-Saint-Laurent a provoqué des remous dans les chaumières. Habituée aux parcs éoliens dans des territoires peu habités, la région pourrait voir pousser des éoliennes à proximité de résidences. Une possibilité qui suscite espoir et division, mais qui relance surtout le débat sur le développement accéléré de la filière éolienne au Québec.
Résumé
La poudrerie caresse les routes forestières désertes de Saint-Elzéar-de-Témiscouata, en cette froide matinée de décembre. Au loin, la rotation rapide des pales d’éoliennes des parcs Témiscouata I et II se démarque dans le ciel blanc d’hiver.
Ces hélices, Benoît Caron les voit depuis chez lui. Et elles ne lui causent aucun désagrément. J’ai fait exprès pour aller virer autour de ça et aller voir les installations. C’est de toute beauté, s’émerveille l’acériculteur, rencontré dans sa demeure.
L’octogénaire se souvient même d’avoir vu des traces d’orignal lors d’une de ses balades sous les mastodontes d’acier. Y’a des gens qui disaient qu’on allait entendre le bruit… Mais oublie ça. Quand il fait un vent du Nord, tu entends pas mal plus le vent que les éoliennes, certifie M. Caron.
Benoît Caron ne semble pas irrité par la présence des éoliennes dans sa cour arrière. Il est emballé par le fait que de tels projets puissent aussi profiter à la municipalité et à la MRC.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Bref, le parc éolien voisin ne semble pas trop dérangeant pour lui. Et il se montre même ouvert à ce que d’autres éoliennes puissent pousser chez lui, sur un lopin de terre lui appartenant en forêt.
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Au printemps dernier, l’acériculteur a reçu la visite de représentants d’une entreprise éolienne. S’ils ne venaient que pour étudier le potentiel d’un lot lui appartenant, ils n’ont pas caché vouloir y implanter deux éoliennes, selon ce que rapporte Benoît Caron.
De chez lui, l’homme peut aussi apercevoir la ligne de transmission d’Hydro-Québec, traversant son terrain depuis plusieurs années. Des pylônes pour lesquels ils vont t’exproprier sans jamais donner 5 cents en retour, regrette M. Caron.
Mais il se montre moins réfractaire à la possibilité de participer à un projet éolien, qui pourrait lui rapporter gros en redevances. Il n’a pas voulu nous dire combien, mais, selon nos informations, elles se chiffreraient en dizaines de milliers de dollars par année. Y as-tu pensé, la valeur d’un lot que je te vends demain matin? Tu as une éolienne dessus… Il n’y a pas de limites!, sourit l’homme.
Étant donné que t’as des installations comme ça qui vont t’aider à vivre, à améliorer ta situation, tu peux pas être contre ça.
Une citation de Benoît Caron, acériculteur de Saint-Elzéar-de-Témiscouata
En ajoutant les projets éoliens réalisés et ceux dans les cartons, le Bas-Saint-Laurent pourrait compter un millier d’éoliennes sur son territoire. (Photo d’archives)
Photo : Reuters / Jonathan Ernst
C’est pourquoi l’homme a accepté de signer une entente avec le promoteur lui accordant l’exclusivité d’arpenter son terrain pour les prochaines années. L’octroi d’option pourrait éventuellement aboutir à la construction d’éoliennes ou de chemins forestiers sur sa terre, si le projet est retenu dans le cadre d’un appel d’offres d’Hydro-Québec.
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Des éoliennes chez le voisin
Le Témiscouata semble convoité pour la prospection éolienne. La MRC signale avoir rencontré quatre ou cinq groupes de promoteurs pour différents projets dans les cartons. Parmi ces entreprises, Boralex projette d’ériger des turbines sur le territoire des municipalités de Saint-Elzéar-de-Témiscouata, Packington, Saint-Eusèbe et Témiscouata-sur-le-Lac.
Boralex se garde bien de révéler le moindre détail sur le projet, comme le nombre d’éoliennes ou la puissance installée, puisqu’il demeure préliminaire. L’entreprise effectue toutefois des représentations pour construire les parcs éoliens. Selon ce qu’on peut lire sur le mandat de lobbyiste de Boralex, Des Pionniers et Bas-Saint-Laurent [sont] des projets éoliens pouvant atteindre 400 MW.
Au Bas-Saint-Laurent, les nombreux parcs éoliens ont en bonne partie poussé dans des territoires peu fréquentés. Mais le projet Des Pionniers pourrait être un des rares à s’implanter à proximité de résidences, majoritairement en terrain privé.
L’entreprise se dit bien sensible à cette nuance, elle qui mène des projets similaires dans le sud du Québec. L’idée, c’est qu’on soit le meilleur voisin possible, répète en entrevue la conseillère principale en relations avec la collectivité et communications chez Boralex, Geneviève Fortin-Blanchard.
Le projet éolien s’implanterait notamment sur le territoire du village de Packington, qui compte un peu plus de 500 habitants.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Des représentants de promoteurs éoliens ont visité bon nombre de propriétaires dans des villages de ce coin du Témiscouata. Mais le sujet est délicat. Certains d’entre eux – qu’ils aient accepté ou non de signer une entente – n’ont pas voulu nous accorder d’entrevue, par crainte de représailles envers leurs entreprises.
C’est compréhensible. C’est un sujet qui a polarisé notre municipalité, se rappelle Étienne Gendron, résident de Packington qui a dit non à une éolienne dans sa cour. Co-porte-parole du comité citoyen Éoloin, opposé au développement éolien à proximité de résidences, il a appris que ses voisins n’ont pas été approchés pour ce projet, une situation qui l’a interpellé.
Parce que, dans le fond, pourquoi on a été rencontré? C’est qu’on a la chance d’avoir une terre. Donc, tous les citoyens qui n’ont pas la chance d’avoir une terre sont tassés de la discussion, et n’ont aucun mot à dire sur l’implantation de structures industrielles de 200 mètres. Une taille deux fois plus haute que nos montagnes, prend-il le soin d’ajouter.
«Les parcs éoliens, c’est une chose. Un étalement éolien dans les villages, c’en est une autre», plaide Étienne Gendron.
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
Tes voisins vivent le même désagrément, le même bruit, les mêmes risques pour l’eau potable, les mêmes risques pour la santé. […] Je trouve cette façon de faire là un peu cavalière, d’aller par en dessous, en catimini, aller chercher l’assentiment du plus de gens. Il y a quelque chose d’antidémocratique là-dedans.
Une citation de Étienne Gendron, citoyen de Packington et co-porte-parole du comité citoyen Éoloin
C’est aussi ce qu’avance une étude publiée récemment par l’IRIS, qui conclut que la filière éolienne au Québec manque de transparence et de planification. Le chercheur Krystof Beaucaire, auteur de l’étude, précise que ces rencontres privées avec les propriétaires ont pour effet de mettre davantage la population à l’écart, de sorte que le processus de planification [des projets éoliens] peut encore plus facilement éviter les consultations publiques.
Boralex se défend en réitérant en être au tout début du projet éolien et qu’elle doit d’abord vérifier sa faisabilité sur le plan technique. L’entreprise laisse néanmoins entendre que des compensations pourraient être versées aux voisins de ces éoliennes, ou qu’elle pourrait mettre en place des mesures d’atténuation, comme des murs végétaux.
En plus des projets privés, Hydro-Québec s’est aussi lancée dans la conception de mégaprojets éoliens, dont deux au Bas-Saint-Laurent. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
D’autre part, elle promet de consulter la population en amont, soit avant la soumission du projet à un appel d’offres en énergie éolienne, histoire de lutter contre le sentiment que tout est décidé d’avance. C’est de notre responsabilité d’enlever cette impression-là, admet Mme Fortin-Blanchard. Ça va être au niveau des communications qu’on va devoir [s’]améliorer.
Si, par exemple, personne ne veut de ce projet-là, on ne va pas le déposer en appel d’offres, c’est la réalité sur le terrain. On n’est pas là pour forcer un projet dans la gorge de qui que ce soit.
Une citation de Geneviève Fortin-Blanchard, conseillère principale en relations avec la collectivité et communications chez Boralex
L’étude de l’IRIS, sévèrement critiquée par l’Alliance de l’énergie de l’Est, appelle aussi à l’organisation d’un BAPE générique afin de mieux coordonner les projets éoliens au Québec, dans un contexte où ceux-ci sont appelés à se multiplier. C’est aussi un souhait du comité Éoloin, entre autres pour éviter que les projets s’éparpillent un peu partout.
Même si l’exercice a été recommandé par plusieurs commissions du BAPE, l’idée a été rejetée par Hydro-Québec, qui s’est elle-même lancée à la conquête de ce type d’énergie. La société d’État souhaite tripler la production éolienne au Québec, en ajoutant 10 000 MW de nouvelles capacités d’ici 2035.
Des conseils municipaux face à de possibles conflits d’intérêts
Le développement éolien au Témiscouata a même empêché des conseils municipaux entiers de se prononcer sur la question. Trois d’entre eux – Saint-Elzéar-de-Témiscouata, Saint-Athanase et Packington – ont voté pour que la MRC les représente dans le dossier éolien à l’avenir afin d’éviter tout conflit d’intérêts potentiel.
Quelques élus, aussi propriétaires de lots, ont eux-mêmes été approchés par des promoteurs, mettant parfois en péril le quorum pour débattre du sujet au conseil.
On use de prudence à ce moment-là pour être sûr que les gens aient confiance dans la démarche du conseil municipal, explique le maire de Saint-Elzéar-de-Témiscouata, Réjean Deschênes. Propriétaire d’un lot, il a lui aussi été approché par Boralex pour sonder son intérêt. À quelques mois des élections municipales, il a décliné l’offre du promoteur.
Le maire de Saint-Elzéar-de-Témiscouata, Réjean Deschênes
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
L’élu fait remarquer que la réglementation entourant l’implantation d’éoliennes au Témiscouata a été rédigée il y a plus de 15 ans. En vertu de ce règlement, qui fait encore autorité aujourd’hui, toute éolienne doit être érigée à plus de 500 mètres des résidences du Témiscouata.
M. Deschênes nous montre au loin les éoliennes des parcs Témiscouata I et II, mis en service il y a 10 ans, qui mesurent 130 mètres de hauteur et peuvent produire jusqu’à deux mégawatts.
Ce sont de très petites marguerites, commente le maire. Là, on parle de 6, 7 mégawatts [de capacité installée par éolienne], donc on est totalement dans un autre jeu. Et il faut absolument que la MRC se penche sur cette nouvelle réalité.
La réalité qui est en train de nous rattraper, c’est que [les éoliennes] se rapprochent des périmètres urbains et des municipalités, renchérit Serge Pelletier, préfet de la MRC de Témiscouata, territoire surtout habitué aux projets en terre publique. On va devoir resserrer ces distances-là et faire en sorte qu’on s’éloigne davantage des résidences.
Serge Pelletier affirme qu’entre quatre et cinq promoteurs éoliens ont approché la MRC pour de possibles projets éoliens au Témiscouata. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / François Gagnon
D’ici la fin de 2027, la MRC élaborera un règlement de contrôle intérimaire pour augmenter la distance minimale requise entre les éoliennes et les résidences. Si rien n’a encore été décidé, Serge Pelletier qualifie la distance de 800 mètres de très minimale. En guise de comparaison, les éoliennes du projet controversé de TES Canada en Mauricie sont prévues en moyenne à 1300 mètres de distance.
Il semble toutefois que la MRC de Témiscouata aura le luxe du temps pour modifier sa réglementation. En tenant compte de la ligne de transmission d’Hydro-Québec qui approche de la saturation, plusieurs années pourraient s’écouler avant la réalisation du prochain parc éolien, mis à part ceux déjà retenus dans le cadre d’appels d’offres. L’apparition de nouvelles pales dans le paysage devrait ainsi attendre la finalisation de la seconde autoroute d’électricité, prévue entre 2034 et 2036.
Ajoutons que le nouvel appel d’offres en énergie éolienne que lancera Hydro-Québec en mars ne concerne pas les régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Donc, il n’y a à peu près pas de potentiel de projets de développement éolien en 2026, résume Serge Pelletier.
Une sorte de pause qui pourrait être salutaire pour l’avenir du développement éolien au Québec, espère Étienne Gendron, qui réitère son souhait d’assister à une vaste consultation sur la filière dans la province.
C’est où que ça va arrêter? On en met combien, des parcs?
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