Hydro-Québec n’a pas encore terminé l’enfouissement de fils promis à Jean Drapeau
Les travaux devaient se faire entre 1983 et 1989. Ils ne seront achevés qu’en 2025, a appris Radio-Canada.
Un monteur de ligne d’Hydro-Québec à l’œuvre durant les pannes d’avril 2023. En mortaise : l’ex-maire de Montréal Jean Drapeau, en 1986.
PHOTO : RADIO-CANADA / IVANOH DEMERS / BANQ (FONDS LA PRESSE)
Thomas Gerbet
Publié à 3 h 00
Alors que des voix s’élèvent pour qu’Hydro-Québec fasse plus d’efforts pour enfouir des fils électriques afin de réduire les pannes liées aux événements climatiques, des documents révèlent que la société d’État a accumulé 34 ans de retard à Montréal. Et un programme de soutien aux municipalités qui veulent faire de l’enfouissement est suspendu.
Hydro-Québec terminera en 2025 la mise sous terre de 7,8 kilomètres de fils qui aurait dû être enfouis depuis 1989, selon une entente signée avec la Ville sous l’administration du maire Jean Drapeau.
À ce rythme, on en a pour 400 ou 500 ans, ironise le directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, Normand Mousseau.
Il fait partie des experts qui militent depuis longtemps pour qu’Hydro-Québec accélère l’enfouissement de son réseau, en milieu urbain, pour prévenir les pannes liées aux caprices de la nature, appelées à se multiplier avec les changements climatiques.
L’équipement électrique aérien était tout aussi glacé que les arbres environnants, après la tempête, au début du mois.
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Des élus municipaux réclament eux aussi de l’enfouissement, comme solution préventive, à la suite de la tempête de verglas du 5 avril, mais le gouvernement Legault et la société d’État ne veulent pas d’un enfouissement à grande échelle, en raison des coûts.
« Ça fait des décennies qu’Hydro-Québec s’entête à ne pas enfouir les fils dans les centres urbains, malgré le fait qu’on ouvre les rues de temps en temps. »
— Une citation de Normand Mousseau, directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal
Une nouvelle entente signée entre la Ville et Hydro-Québec, l’an dernier, prévoit la mise sous terre d’un maximum de 4,5 km par année à Montréal, territoire qui compte 4000 km de rues. Donc même si la Ville avait l’argent pour en faire plus, elle ne pourrait pas le faire.
Des fils de la rue Saint-Patrick doivent encore être enfouis entre les rues d’Argenson et Shearer, pour finaliser l’entente de 1983-1989.
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De l’enfouissement sur pause
La société d’État a aussi suspendu, début 2022, un programme (Nouvelle fenêtre) qui permettait aux municipalités de bénéficier d’enfouissement de lignes existantes, avec la participation financière d’Hydro-Québec, dans le but d’embellir les centres-ville.
La suspension doit permettre à Hydro-Québec de se concentrer sur la charge de travail supplémentaire causée par l’augmentation marquée du nombre de demandes de raccordement des derniers mois, explique la société d’État sur son site web.
La pause, initialement prévue jusqu’en avril 2023, vient d’être prolongée jusqu’en avril 2024 (Nouvelle fenêtre) .
Hydro-Québec affirme que 59 % du réseau électrique de Montréal est déjà enfoui.
Une entente vieille de 40 ans
Au début des années 1980, le réseau électrique du centre-ville de Montréal était vétuste et le développement urbain nécessitait des lignes avec plus de tension (25 kV au lieu de 12 kV). Hydro-Québec a donc demandé à la Ville de procéder à la modification de ses canalisations afin de lui permettre de moderniser son réseau de distribution électrique.
Le maire Jean Drapeau a régné plus qu’un quart de siècle sur Montréal.
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Le maire de l’époque, Jean Drapeau, en a profité pour demander qu’on enfouisse des câbles afin d’embellir la ville. L’entente signée en 1983 prévoyait environ 250 kilomètres à enfouir et autant à déplacer vers les ruelles d’ici l’année 1989.
Malgré le passage des années, plusieurs engagements initiaux prévus à l’entente 83-89 n’ont pas été finalisés, peut-on lire dans un document de la Ville, daté de 2022.
« Hydro-Québec a reconnu devoir à la Ville un ajustement de 10 kilomètres d’enfouissement additionnel. »
— Une citation de Un document de la Ville de Montréal
Quand Serge A. Boileau a pris la direction de la Commission des services électriques de Montréal (CSEM), en 2003, il restait encore une centaine de kilomètres de la vieille entente à terminer.
On a pesé sur la pédale d’accélérateur pour terminer le travail, raconte-t-il en entrevue à Radio-Canada. Celui qui a quitté son poste de PDG en juillet 2022, rappelle que la crise du verglas de 1998 avait réveillé les esprits.
Pourquoi tant de retard depuis l’époque de Jean Drapeau? C’était tombé dans l’oubli, répond-il.
« Personne ne mettait de pression ni la Ville ni Hydro-Québec. »
— Une citation de Serge A. Boileau, PDG de la Commission des services électriques de Montréal de 2003 à 2022
Nous avons tenté de parler aux responsables actuels de la CSEM, mais les communications de la Ville ne nous ont jamais répondu.
Montréal blâme Hydro-Québec, Hydro-Québec blâme Montréal
Selon le document de la Ville, une capacité limitée au sein d’Hydro-Québec et des enjeux de coordination entre les parties ont fait en sorte qu’il n’a pas été possible de compléter les 10 kilomètres d’enfouissement additionnel prévus.
Du côté d’Hydro-Québec, on nous répond plutôt que certains projets d’enfouissement initialement prévus à l’entente 83-89 n’ont pas été priorisés par la ville à l’époque et que les priorités de la Ville ont changé au fil du temps.
Des fils de la rue Jarry-Est, entre Garnier et De Lorimier doivent encore être enfouis pour finaliser l’entente de 1983-1989.
PHOTO : GOOGLE STREET VIEW
Le porte-parole de la société d’État Cendrix Bouchard ajoute que certains échéanciers ont dû être révisés selon les capacités de tous les partenaires (Ville de Montréal et la Commission des Services électriques de Montréal).
Selon lui, tout rentre dans l’ordre avec la nouvelle entente qui prévoit la finalisation des projets d’ici 2025. La Ville a même pu revoir la liste des rues prévues initialement. Des artères de Griffintown, par exemple, ont été ajoutées, et d’autres retirées ailleurs.
Les avantages de l’enfouissement contre les changements climatiques
Hydro-Québec estime que 40 % des pannes sont associées à la végétation. Les circuits de câbles aériens sont très sensibles aux caprices du climat, alors que les réseaux souterrains sont peu exposés aux intempéries.
La chute de centaines de branches et d’arbres sur les fils électriques a privé de courant plus d’un million de foyers québécois, après la tempête du 5 avril.
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Selon le document de la nouvelle entente entre la Ville de Montréal et Hydro-Québec, de février 2022, l’enfouissement des réseaux électriques évitera les bris lors de tempêtes (vent, verglas).
Le déplacement des fils sous terre permettra aussi la plantation d’arbres dans l’espace public ce qui diminuera les îlots de chaleurs et la vulnérabilité face aux vagues de chaleur
Déjà, en 2014, la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (Nouvelle fenêtre) recommandait que l’enfouissement des réseaux de distribution d’Hydro-Québec devienne la nouvelle norme dans les milieux densément occupés.
Après la crise du verglas de 1998, le rapport de la commission Nicolet (Nouvelle fenêtre) concluait, lui aussi, à un avantage très clair en faveur des réseaux souterrains.
« Tous les arguments non financiers militent en faveur d’un enfouissement des lignes de distribution d’électricité en milieu urbain. »
— Une citation de Rapport de la Commission Nicolet, à la suite de la crise du verglas de 1998
Cet avantage très clair en faveur des réseaux souterrains est contrebalancé par une réalité financière incontournable : l’installation de réseaux souterrains coûte beaucoup plus cher que la construction de réseaux aériens.
L’argent, le nœud du problème
Enfouir tous les fils d’Hydro-Québec, on parle d’environ 100 milliards [de dollars]. Il faut être réaliste, a déclaré le premier ministre François Legault, le 6 avril, au lendemain de la tempête de verglas.Peut-être à certains endroits, oui, avait-il ajouté.
Sophie Brochu, ex-PDG d’Hydro-Québec et François Legault, premier ministre du Québec, le 6 avril 2023.
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L’ex-PDG de la Commission des services électriques de Montréal est d’accord : On ne peut pas l’enfouir partout, mais il faudra analyser les points de vulnérabilité du réseau aérien, croit Serge Boileau.
Il n’y a jamais personne qui a dit qu’il fallait enfouir tous les fils au Québec, rappelle Normand Mousseau.
« L’enjeu, c’est de les enfouir dans les endroits densément peuplés. Chaque fois qu’on ouvre une rue, il faut enfouir les fils. »
— Une citation de Normand Mousseau, directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal
Il donne l’exemple de Westmount, où 70 % des fils sont enfouis, et qui a beaucoup moins subi de pannes, au début du mois. Sur la durée on y gagne et on amorti ça. Il pense que dans les centres urbains, on pourrait y arriver en 40 ou 50 ans.
Nous, notre impression, c’est que la société n’est pas prête à assumer ces coûts-là, a aussi déclaré le directeur des communications chez Hydro-Québec, Marc-André Pouliot, évoquant l’impact sur les tarifs aux consommateurs.
À Montréal, 25 millions de dollars ont été budgétés entre 2022 et 2025 pour réaliser les quelques 8 kilomètres promis sous Jean Drapeau, soit 3 millions de dollars du kilomètre. À titre de comparaison, l’aérien est estimé à 100 000 dollars du kilomètre, 30 fois moins cher.
Selon une demande d’accès à l’information, Hydro-Québec a dépensé 1,5 milliard de dollars entre 2012 à 2021 pour de l’enfouissement de son réseau électrique dans la province.
Une facture qui peut être salée pour les propriétaires
Hydro-Québec fait affaire avec les municipalités qui décident ou non de soumettre la facture aux résidents pour ce qui est de la conversion des entrées électriques, ce qui peut représenter environ 3000 $ en moyenne pour une entrée électrique normale en bon état et répondant aux normes, explique le porte-parole de la société d’État, Cendrix Bouchard.
L’enfouissement demande des travaux jusqu’au compteur des résidences.
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Hydro-Québec ajoute : Pour ce qui est des frais envisageables pour chaque client dans le contexte d’un enfouissement de notre réseau de distribution à grande échelle, ceux-ci seraient fort probablement de l’ordre de quelques dizaines de milliers de dollars par résidence en moyenne si on inclut l’excavation et la remise en état des terrains privés.
Obstruction par une piscine, un garage, une terrasse… les travaux peuvent être complexes sur le terrain des propriétés. Et on ne peut pas enlever les fils et les poteaux tant que les riverains ne sont pas raccordés au souterrain. Faire passer des fils aériens sous terre, ça peut prendre trois ans, explique Serge A. Boileau.