L’astroblème de Charlevoix est une rareté géographique qui mérite d’être mieux connue. À sa manière il a façonné la géographie de cette région unique en Amérique du nord, avec un des plus grands cratères météoritiques habité au monde. L’article qui suit est d’un grand intérêt et nous fait voir cette région, si près à l’est de la capitale nationale, avec un regard vraiment neuf sur sa géographie et sa géologie véritablement impressionnante.
Résumé
Glacier «on the rocks»
Par Jean-François Cliche, Le Soleil
25 décembre 2024 à 04h00
C’est un glissement de terrain survenu à cause du réchauffement climatique qui a permis de découvrir le glacier (la partie la plus foncée) enfoui dans le pergélisol. (Photo : gracieuseté Stéphanie Coulombe) (Courtoisie Courtoisie)
PERCÉES SCIENTIFIQUES 2024 / On dit qu’on peut trouver toutes sortes de choses dans du pergélisol qui fond. De la viande de mammouth. Des cornes de rhinocéros laineux. De vieux microbes disparus depuis longtemps. Et… des glaciers?
Si bizarre que cela puisse paraître, oui, on peut trouver des vestiges de glacier dans le pergélisol. C’est ce qu’une équipe de chercheurs de l’Université Laval et de l’UQAR (notamment) a découvert dans l’île Bylot, dans le haut Arctique canadien, lisait-on dans un article scientifique paru en septembre dernier dans Geology.
Il s’agit des vestiges d’un glacier ancien, et probablement très ancien. Son âge n’a pas encore été établi avec certitude, mais il pourrait être aussi vieux que 2,5 millions d’années, ce qui en ferait «potentiellement la plus vieille glace de glacier enfouie dans le pergélisol de l’hémisphère nord», indique l’article. C’est parce qu’ils étaient enfouis dans un sol éternellement gelé que ces bouts de glacier auraient survécu au réchauffement de plusieurs degrés qui a eu lieu depuis le dernier maximum glaciaire, qui ne remonte qu’à 20 000 ans — et possiblement à plusieurs autres cycles de glaciation-déglaciation.
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«On ne connaît pas encore vraiment l’étendue de ce qu’il reste de glace, indique Stéphanie Coulombe, chercheuse pour le gouvernement fédéral et première auteure de l’étude. Ce qu’on a mis dans l’article [c’est-à-dire deux “poches“ de glace d’environ 30 mètres de diamètre par 5 m d’épaisseur, enfouies sous quelques mètres de sédiments], c’est vraiment la taille minimale. On présume que c’est beaucoup plus gros que ça.»
Il arrive que des bouts de glaciers contemporains «s’enfouissent» sous le pergélisol. Ci-dessus, le glacier C-93, dans l’île Bylot, a manifestement soulevé assez de sédiments pour «s’auto-enterrer» sur ses marges. (Photo : courtoisie Stéphanie Coulombe)
Le vestige a pu être détecté parce que la fonte actuelle du pergélisol a provoqué un glissement de terrain qui a laissé une partie de la glace à découvert. Les chercheurs ont pu établir qu’il s’agissait bel et bien d’un ancien glacier par le fait, notamment, qu’on y voyait des motifs en forme de S, qui seraient imprimés dans la glace par les forces intenses d’un glacier qui s’écoule.
Du moins, «on pense que c’est dû au mouvement du glacier parce qu’on voit ça souvent sur les glaciers contemporains», dit Mme Coulombe.
Son équipe a également fait des analyses chimiques et isotopiques (les noyaux atomiques viennent en différentes «versions» nommées isotopes) qui ont montré une composition très similaire à celle des glaciers de la même région. Et comme les sédiments au-dessus ne montraient aucun signe de dérangement ou de «trou», il ne pouvait pas s’agir de poches d’eau liquide qui se serait écoulée là avant de geler.
Quelle inversion des pôles?
Maintenant, l’âge de ces vestiges glaciaires s’est avéré un peu plus ardu à déterminer — il reste d’ailleurs encore des travaux à faire à ce sujet.
Comme l’explique Guillaume Saint-Onge, chercheur en géologie à l’UQAR et co-auteur de l’étude, les travaux ont permis de détecter les signes d’une inversion passée du champ magnétique terrestre dans la couche de sédiments qui recouvre la glace. Comme la dernière inversion remonte à 770 000 ans et qu’il faut que les sédiments aient déjà commencé à s’accumuler, à l’époque, pour en garder la trace, cela donne un âge minimal pour la glace.
Le camp de recherche de l’île Bylot. La glace ancienne a été trouvée sur le plateau que l’on voit derrière. (Photo : courtoisie Stéphanie Coulombe)
Or il n’est pas impossible que l’inversion détectée par les chercheurs ne soit pas celle qui est survenue il y a 770 000 ans, mais remonte à plus loin encore. On peut en effet imaginer un scénario où les traces de la dernière auraient été effacées, d’une manière ou d’une autre, mais que de plus anciennes auraient survécu — c’est rare, mais ça arrive.
Et c’est d’autant plus plausible dans le cas présent, souligne M. Saint-Onge, que «ce qui est vraiment intéressant là-dedans, c’est que la couche qui est directement en dessous de la glace [donc juste un peu plus vieille], c’est une forêt fossile [qu’on connaît parce qu’elle avait été étudiée dans des travaux antérieurs] qui a autour de 2,6 millions d’années».
D’autres études devront être réalisées pour en avoir le cœur net.
Chose certaine, cependant, cette vieille glace va ouvrir une fenêtre nouvelle sur le passé. «C’est sûr que les archives de très vieille glace dont on dispose maintenant sont pas mal limitées au Groenland et à l’Antarctique, dit Mme Coulombe. Ça pourrait permettre de mieux comprendre la couverture des glaciers de l’époque. […] Il y a eu une vingtaine de glaciations depuis les derniers quelques millions d’années, mais on connaît très peu comment ces anciennes glaciations recouvraient le territoire.»
L’année 2024 a été riche en découvertes pour la communauté scientifique de la capitale. Chacun dans son domaine, des chercheurs de la région ont écrit de nouveaux chapitres de l’histoire scientifique. Le Soleil vous présente, à raison d’une par jour, les percées les plus marquantes de l’année.
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Résumé
Francesco Spertini, géologue à l’aventure
Par Ariane Aubert Bonn, La Tribune
25 décembre 2024 à 04h00
Francesco Spertini géologue, devant la mine Jeffrey à Val-des-Sources, anciennement Asbestos, en compagnie de son épouse Franca. (Ariane Aubert Bonn/La Tribune)
Il rêvait de grands espaces et d’aventure. Franco Spertini, géologue de Val-des-Sources, a marqué l’histoire de la géologie québécoise par ses découvertes et sa contribution à la cartographie. Citoyen impliqué et dédié à partager sa passion, il continue toujours, après près de 60 ans, à faire connaître la géologie au grand public.
Lorsqu’il a quitté son Italie natale en 1966 pour s’installer à Val-des-Sources, alors nommée Asbestos, le géologue Francesco Spertini était prêt à tout pour vivre du métier de ses rêves, métier pour lequel il n’y avait pas de débouchés dans son pays. «Il n’y avait pas grand-chose à faire dans ma profession, à part l’enseignement. Je n’avais pas la fibre d’un professeur, alors je crevais de faim avec un doctorat.»
Après avoir travaillé brièvement à la révision de la carte géologique italienne, il a écrit à la Canadian Johns Manville pour offrir ses services pour de l’exploration minière.
«J’ai toujours aimé le Canada. Mes premiers contacts avec les Canadiens étaient avec les troupes d’occupation canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils n’étaient pas comme les autres. Et comme tout bon européen, je rêvais de grands espaces et d’Indiens… Ma mère était de langue française donc je pouvais parler français, je me suis dit pourquoi pas…»
Francesco Spertini rêvait de géologie sur le terrain et d’aventure
À 29 ans, Francesco Spertini était engagé. Sa famille, qui exploitait une manufacture de machines à pâtes alimentaires, vendait sa voiture pour lui payer un aller simple vers le Canada. Il laissait derrière lui sa bien-aimée, Franca, dans l’espoir qu’elle puisse venir le rejoindre, mais n’osant pas lui demander de l’attendre.
Son arrivée au Québec en plein été a laissé Francesco Spertini stupéfait: les 30 degrés qu’il faisait étaient loin du froid glacial qu’il imaginait. L’intégration parmi ses collègues issus d’une grande variété de pays semblait naturelle, mais il a très rapidement fait un constat: il lui fallait un «professeur de joual.»
«On me chargeait 30 sous, j’en donnais 30, on me remettait 5 cennes. Les sous, les cennes, qu’est-ce que ça voulait dire? Aller aux sucres, les poissons des chenaux, je ne comprenais pas de quoi on parlait.»
— Francesco Spertini
Il a amorcé son mandat avec une campagne de carottage pour trouver du cuivre au lac Brompton. Puis, il s’est familiarisé avec la mine Jeffrey en effectuant des croquis pour les contremaîtres. L’objectif était de produire une carte qui ciblait la teneur en fibre d’amiante dans la roche aux différents endroits dans la mine.
Francesco Spertini a également contribué à la cartographie et à la prospection minière partout dans la province, un univers qui a beaucoup changé dans l’opinion populaire, reconnaît-il. «Au début, on débarquait quelque part avec nos instruments bizarres et les gens nous invitaient sur leur terrain. Aujourd’hui, les prospecteurs miniers n’ont plus le même accueil.»
Découvertes
En cartographiant la mine Jeffrey, Francesco Spertini se demandait pourquoi on s’intéressait seulement à l’amiante. «On déplaçait 30 000 tonnes de matière par an, comment se pouvait-il que nous n’ayons identifié que 17 minéraux?»
C’est alors qu’avec son équipe, il s’est mis à faire l’inventaire de tout ce qu’il trouvait. Il a extrait des échantillons pour les musées de Toronto et Ottawa, afin que des chercheurs puissent les identifier.
Francesco Spertini et son épouse Franca ont fait de Val-des-Sources leur terre d’accueil il y a près de 60 ans. Impliqués dans leur communauté, ils affirment que leur intégration a été toute naturelle. (Ariane Aubert Bonn/La Tribune)
Un minéral qu’il a découvert porte son nom. «On l’appelle la spertiniite. Ce n’est pas une maladie, c’est un dioxyde de cuivre de magnésium», dit-il en riant. Depuis sa découverte en 1980, la spertiniite a été observée, entre autres, au Mont-St-Hilaire, au Nevada, en Arizona, en Allemagne et au Kazakhstan.
Ses recherches ont aussi mené à la découverte de la jeffreyite, de la famille des silicates. En une vingtaine d’années, il identifiait 99 minéraux différents dans la mine. «On pourrait sûrement encore en trouver», croit-il.
Des trésors à partager
La mine Jeffrey renfermait de nombreux trésors pour qui savait les apprécier, raconte le géologue. «Ici, on trouvait du grenat, très convoité par les collectionneurs. Les ouvriers commençaient à savoir quelles pierres ramasser et pouvaient les vendre. Pour la compagnie, c’était une perte de temps. Ici, les gens les appelaient les diamants de Jeffrey, parce que leur forme avait celle d’un carreau de jeu de cartes, un diamant en anglais.»
«En me promenant dans d’autres villes minières, je voyais qu’il y avait toujours une petite exposition, qu’on pouvait faire l’achat de souvenirs. Ici, rien! Je me suis donc dit, pourquoi ne pas faire une exposition?»
Le géologue a lancé une exposition annuelle de minéraux au sous-sol de l’église, pour laquelle il invitait une variété de clubs et de marchands de minéraux. Cette exposition se tient toujours sur une base annuelle, à l’aréna désormais.
En s’inspirant des «Mineral shows» des États-Unis qui donnaient de petits morceaux aux visiteurs, Francesco Spertini s’est mis à faire sortir des camions de roche de la mine pour créer des amoncellements dans lesquels les amateurs pourraient fouiller.
«Je voulais qu’on ait un site minéralogique accessible à l’extérieur de la mine, mais les camions étaient trop gros pour en sortir, leurs pelles étaient trop larges pour la route. On a trouvé ensuite un endroit où c’était possible de le faire, à même le terrain de la compagnie.»
Au cours de sa carrière, Franco Spertini a travaillé à la mise sur pied d’un club de minéralogie avec excursions, échanges et vente de minéraux avec la collaboration de la mine pour les visites.
«J’ai cassé les pieds à beaucoup de monde, j’insistais quand j’avais une idée. Je me suis mis à écrire dans le journal, ce qui créait des liens, ouvrait des portes. On a fait le musée, on a mis en place des visites et des ateliers pour les écoles. On a aussi offert des cours d’introduction à l’exploration minière pour le grand public, ça expliquait les bases.»
Amour, survie et life savers
Retraité depuis 1999, Franco Spertini a choisi de rester dans la communauté qui l’a accueilli avec son épouse Franca malgré des débuts rocambolesques. Un an après son arrivée au Québec, il est retourné la chercher.
«Elle m’a suivi sans hésiter», dit-il, en appréciant, une soixantaine d’années plus tard, la confiance qu’elle lui a accordée. Elle ne parlait pas français et traversait l’océan pour le suivre dans son nouveau monde de grands espaces et d’aventures. Présente lors de l’entrevue, elle l’appelle par son petit nom, «Franco!», et lui lance un regard réitérant l’évidence de son choix de le suivre.
Un mois après son mariage, lors d’un voyage d’exploration pour trouver de l’uranium dans le secteur de la rivière Eastmain dans le Nord-du-Québec, Francesco Spertini a survécu avec un collègue à un écrasement d’hélicoptère. Sans radio, la clavicule cassée et défonçant sa peau, les côtes brisées, il raconte: «mon service militaire italien m’a servi».
Ils ont survécu une semaine avec un demi-rouleau de life savers, en tentant de pêcher sans succès avec un hameçon qu’il traînait dans son portefeuille et un brin de corde qui servait à tenir l’hélice du véhicule écrasé. Des feux de broussailles ont permis à des confrères de les repérer une semaine plus tard.
«Ils nous ont lancé un message dans une bouteille de 7 Up entourée d’une guenille pour nous dire qu’ils reviendraient nous chercher. Après un séjour à l’hôpital de Gagnon, j’ai eu un mois de congé payé.»
— Francesco Spertini
Il va sans dire que les retrouvailles avec Franca, tout juste arrivée dans sa nouvelle terre d’accueil, ont été chargées en émotions. Le couple a fait son nid à Asbestos (Val-des-Sources) et y a élevé trois enfants.
Médaillés au fil des générations
Francesco Spertini, géologue, posant avec sa médaille de l’Assemblée nationale. Son grand-père avait lui-même reçu une reconnaissance semblable en Italie. (Ariane Aubert Bonn/La Tribune)
Médaillé de l’Assemblée nationale cet automne pour son apport exceptionnel à la science et à la communauté, Francesco Spertini demeure plus que modeste à propos de sa décoration. «Tout ce pour quoi on me récompense est le fruit d’un travail collectif. J’ai rassemblé des gens, mais sans eux, rien de tout cela ne se serait produit. J’ai simplement su m’entourer et convaincre.»
Outre ses découvertes scientifiques marquantes, l’implication de Francesco Spertini a été soulignée par le député de Richmond, André Bachand, lors de la remise de sa médaille. «Il s’est également impliqué auprès du Fonds minier de l’Estrie/Beauce-Appalaches, de la Société d’histoire d’Asbestos, du Festival des gourmands et du Conseil de la culture, en plus d’être bénévole au journal Le Citoyen. Il a fait partie de la Jeune Chambre [de commerce]», souligne le député dans un communiqué.
Dans sa maison, Franco Spertini expose une médaille que son grand-père a reçue, en Italie, pour son dévouement au travail. Selon lui, la reconnaissance qu’il vient de recevoir s’apparente à celle accordée à son prédécesseur, et il est ému que la persévérance et le travail soient reconnus à travers les générations dans sa famille.