Planète bleue idées vertes

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Les piétons qui passent devant l’hôtel de ville de Dorval depuis la mi-février foulent une chaussée recouverte de morceaux d’étoiles de mer.
(Dorval) Au lieu de marcher sur des trottoirs déglacés au gros sel, les piétons qui passent devant l’hôtel de ville de Dorval depuis la mi-février foulent une chaussée recouverte de morceaux d’étoiles de mer. La municipalité de l’ouest de Montréal mène un projet pilote inédit avec ce produit provenant de la Corée du Sud, moins nocif pour les infrastructures et la nappe phréatique.
Résumé
La nouvelle mixture granuleuse fait déjà son chemin dans d’autres villes québécoises : des projets pilotes se préparent à Longueuil et à Kirkland, qui en entrepose trois tonnes dans ses garages. En Alberta, l’aéroport international d’Edmonton l’utilise déjà sur ses trottoirs et aires de stationnement. Le fondant à glace est composé d’une base de chlorure de calcium, efficace jusqu’à de -30 °C à -35 °C, mélangée à environ un tiers de sel et un additif d’étoiles de mer séchées.
À la mi-février, avenue Martin, les cols bleus de Dorval ont chargé un camion d’épandage de 1,5 tonne de fondant à base d’étoiles de mer. Des curieux se sont rassemblés autour du véhicule, avec des représentants de l’entreprise coréenne Star’s Tech, conceptrice du produit.
Le service des travaux publics a déjà essayé plusieurs abrasifs et fondants, mais ils ont tous des désagréments, explique le maire de Dorval, Marc Doret.
« Avec le gel et le dégel, le gravier s’enfonce dans la glace et n’est plus efficace comme abrasif. Sans compter que les petites roches s’infiltrent dans les fissures, dans le sol. On a déjà essayé les copeaux de bois, c’est le même problème. Dans les deux cas, il faut tout un ménage de printemps pour nettoyer les restes. On s’est dit que ça valait le coup de l’essayer quand on a entendu parler des étoiles de mer », raconte le maire.
Le broyage des carcasses d’étoiles de mer permet d’extraire une poudre minérale, qui constitue une base poreuse. Un peu comme une éponge, cette poudre a le pouvoir d’absorber l’excès d’ions chlorure, donc d’atténuer l’effet du sel sur les infrastructures et de diminuer la corrosion. Elle est particulièrement efficace sur l’asphalte avec une base en béton et lors des épisodes de gel et de dégel typiques au climat québécois. En plus, elle ne brûle pas les pattes des animaux.
À long terme, le mélange permet de réduire les coûts d’entretien, a affirmé à La Presse le président-directeur général de l’entreprise Star’s Tech, SeungChan Yang, lors d’un échange par courriel*.*
Espèces nuisibles en Corée
En Corée du Sud, environ 3000 tonnes d’étoiles de mer sont éliminées chaque année par les autorités. Deux espèces sont classées comme « espèces marines nuisibles », par le ministère des Océans et de la Pêche de ce pays d’Asie : l’étoile de mer à couronne d’épines venimeuses (Acanthaster planci) et une espèce indigène carnivore de la famille des Asteriidae (amurensis). De la taille d’une main, elles sont reconnaissables à leurs marques jaunes et violettes. Elles se nourrissent de palourdes et détruisent les récifs coralliens, en plus de s’agripper aux filets des pêcheurs.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE
Des représentants de Star’s Tech étaient présents lors de l’épandage.
Star’s Tech transforme pour le moment entre 300 et 400 tonnes de restes d’étoiles de mer, indique SeungChan Yang. Ces invertébrés marins auraient de toute façon fini à l’incinérateur, précise-t-il. L’entreprise travaille à implanter un programme de crédits carbone pour les émissions évitées grâce à l’utilisation de son dégivrant, ajoute le PDG.
« Nous commençons nos opérations au Québec avec des projets pilotes pour confirmer que notre produit répond aux exigences des hivers québécois. Si tout se passe bien, nous prévoyons d’augmenter notre production. Notre produit a l’avantage d’être efficace à des températures extrêmement froides, d’être moins corrosif, de réduire les effets nocifs du sel sur l’environnement, et il est facile à épandre », affirme SeungChan Yang.
À Dorval, le maire Doret a expliqué qu’il est trop tôt pour évaluer les coûts-bénéfice du produit et l’empreinte écologique du transport. Mais les premiers résultats paraissent intéressants.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE
La Ville de Rosemère utilise des copeaux de bois pour les sentiers et certains trottoirs.
(Saint-Hyacinthe) Saint-Hyacinthe teste depuis l’an dernier une alternative plus écologique au sel pour déglacer ses routes : des copeaux de bois trempés dans un dérivé de jus de betterave, efficace jusqu’à -30 °C. Les résultats sont prometteurs.
Les élus municipaux voulaient réduire l’utilisation de sel depuis déjà deux ans, pour réduire l’impact sur l’environnement et les infrastructures routières. Mais il est difficile de l’éliminer complètement, constate André Beauregard, maire de la municipalité de 60 000 habitants de la Montérégie.
Le jus de betterave est donc arrivé en renfort, a-t-il expliqué à La Presse.
« L’hiver venait à peine de commencer que nous avions déjà utilisé 2000 tonnes de sel sur nos artères. Il y a eu énormément de précipitations en 2025. On ne peut pas sacrifier la sécurité des gens, on a plusieurs rues en pente au centre-ville, c’est glissant, le sel est efficace », explique le maire.
Les travaux publics de Saint-Hyacinthe ont mené un projet pilote sur 6 kilomètres de rues : ils appliquent avant les précipitations un dérivé de betterave à sucre sous forme liquide, une sorte de saumure biologique et biodégradable. La fine couche empêche la glace d’adhérer à la chaussée, ce qui facilite son entretien et réduit l’utilisation du sel.
Résumé
En février 2025, Saint-Hyacinthe a déversé 6000 litres de ce dérivé de betterave sur le tronçon. « Les premiers résultats se sont avérés prometteurs », précise Elena Haratsaris, directrice des communications. Pour l’hiver 2025-2026, la municipalité a 44 000 litres de jus en réserve dans ses garages.
Casser et « peigner » la glace
Au nord-ouest de Montréal, à Rosemère, il y a un mot d’ordre chez les déneigeurs : « Le moins de sel possible », lance Simon Coulombe, ingénieur et directeur des travaux publics.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE
Simon Coulombe et Marie-Élaine Pitre, respectivement directeur des travaux publics et mairesse de Rosemère
La municipalité utilise environ 800 tonnes de sel par année pour ses 103 kilomètres de rues. C’est peu, comparativement à ce que Saint-Hyacinthe utilise pour 415 kilomètres de chaussée. Le sel ne fonctionne plus quand il fait très froid, à partir de -10 ou -15 °C, selon le grain, rappelle le directeur des travaux publics de Rosemère.
Pour limiter son impact sur l’environnement, la Ville utilise des casse-glaces installés sur ses camions de chargement de la neige, ainsi que des peignes servant à strier la glace pour qu’elle devienne moins glissante, explique M. Coulombe. Cet hiver, les travaux publics ont acheté pour les sentiers et certains trottoirs deux palettes de copeaux de bois trempés dans le chlorure de magnésium, qui peut être utilisé en moins grande quantité que le sel de voirie habituel (chlorure de sodium), ce qui le rend moins nocif pour les écosystèmes,
« On ne veut quand même pas que nos citoyens patinent sur nos routes », illustre Marie-Élaine Pitre, nouvelle mairesse de Rosemère. « Le sel est encore utilisé sur les routes en pente et sur les trajets d’autobus. Le déglaçage demeure un défi perpétuel en termes écologiques. »
Les écoroutes
Sur le réseau québécois, le sel est l’ingrédient principal pour déglacer les routes et les autoroutes. De nombreux procédés ont été mis à l’essai, dont le jus de betterave (autoroute 10, en Estrie), l’acétate de calcium, de magnésium et de potassium (autoroute 73 traversant le pont de la rivière Gilbert en Chaudière-Appalaches), le propylène glycol et l’urée, mais le ministère revient toujours à la case départ.
Il n’existe actuellement aucun substitut économiquement viable au chlorure de sodium [sel de voirie].
Alexandra Houde, porte-parole du ministère des Transports et de la Mobilité durable (MTMD) du Québec
Elle précise que dans les plus récents appels d’offres publics, les saumures de jus de betterave n’ont pas rempli tous les critères du ministère, notamment en matière de coûts.
Sur le pont Laviolette, à Trois-Rivières, on utilise de l’urée de synthèse pour limiter la corrosion de l’infrastructure, mais au-dessous de -7 °C, son efficacité est limitée, précise-t-on. Malgré les conditions hivernales souvent périlleuses, 39 tronçons de la province totalisant 330 kilomètres sont devenus des « écoroutes d’hiver ». Sur ces artères surnommées « routes blanches », il y a moins d’épandage et plus de grattage de la chaussée. La Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent en comptent le plus grand nombre, soit 118 kilomètres.

Sur l’île de Montréal, il n’y a pas d’écoroute. En 2025-2026, le volume d’achats regroupés prévu est de 190 000 tonnes métriques de sel (l’équivalent de 38 000 éléphants de 7 tonnes), variable selon la météo. Plusieurs techniques, procédés et même des logiciels sont à l’essai pour améliorer les opérations, indique le porte-parole de la Ville Guillaume Rivest.
« Pour ses opérations d’épandage, la Ville utilise actuellement du sel et de la pierre pour un meilleur rendement compte tenu du coût, de l’efficacité et du stockage », ajoute-t-il. Dans le passé, du jus de betterave et du sel bleu (chlorure de calcium pour enrober les grains d’un agent fondant) ont été utilisés. Mais la Ville a renoncé à ces méthodes, après avoir évalué les coûts-bénéfices.