Le vaste terrain racheté à Tony Accurso est planté à l’une des intersections les plus névralgiques du centre-ville, angle Saint-Laurent et René-Lévesque.
C’est l’une des pires verrues urbaines de Montréal.
Le vaste terrain est planté à l’une des intersections les plus névralgiques du centre-ville, angle Saint-Laurent et René-Lévesque. Il est vacant depuis des décennies.
Il constitue le point d’entrée, ou la vitrine déprimante, du Quartier chinois. Pire encore : cet ancien stationnement incarne un pan sombre de l’histoire récente du Québec, marqué par la fraude, les pots-de-vin et la collusion dans les appareils municipaux.
Mais voilà : le terrain s’apprête à changer de main.
La Ville de Montréal allongera près de 20 millions de dollars pour le racheter de Tony Accurso. L’entrepreneur déchu a été condamné à la prison pour son rôle central dans un mégascandale de corruption.
Résumé
La Ville qui versera des millions d’argent public à un criminel reconnu : louche ou réjouissant ?
Ça ressemble à une bonne affaire, tant pour la Ville que pour les Montréalais. Sur papier, du moins.
Ce terrain de 37 000 pieds carrés, à l’ombre du siège social d’Hydro-Québec, a fait l’objet de mille et une promesses au fil des décennies. Il a été détenu tour à tour par un organisme paramunicipal, par le Fonds de solidarité FTQ et par une société en commandite appartenant à Accurso.
Un gros projet immobilier annoncé en 2005 ne s’est jamais matérialisé.
Accurso a tenté de vendre le lot en 2014 pour 14 millions. Ses créanciers ont ensuite pris des dizaines de millions en hypothèques légales, alors qu’il croulait sous les dettes et les problèmes judiciaires.
Et après ? Rien.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE
Une partie du terrain vacant, à l’été 2024
Le tissu social du Quartier chinois a continué à se dégrader, avec la montée de l’itinérance et de la consommation de drogues dures. Le terrain vague a pris des allures toujours plus glauques, année après année.
La transaction imminente avec Accurso découle d’une décision prise par l’administration de Valérie Plante. La Ville a assujetti son terrain à un droit de préemption, en 2022, ce qui lui donnait le droit « d’accoter » toute offre d’achat éventuelle. Le but étant de pouvoir y construire des logements abordables plutôt que des condos de luxe.
C’est ce mécanisme qui vient de s’enclencher. Un acheteur (dont on ne connaît pas l’identité) a présenté une offre à la société d’Accurso en décembre, et le comité exécutif de la Ville s’est prévalu de son droit.
Le prix payé – 19,6 millions – se situe en deçà de la valeur marchande du terrain. Le Service de la stratégie immobilière de la Ville l’évalue entre 27 et 29,5 millions.
Un évaluateur indépendant, Fabien Prud’Homme, m’a confirmé que la Ville paiera « dans la limite inférieure », au regard du potentiel, de la taille et de l’emplacement stratégique de ce lot. La forte contamination présumée du sol a peut-être joué un rôle, remarquez.
Claude Pinard, président du comité exécutif de Montréal, voit dans cette transaction « l’opportunité de donner une chance au Quartier chinois de se remettre sur ses pattes ». Il entrevoit un projet mixte, avec des commerces au rez-de-chaussée, un centre communautaire destiné aux gens de la communauté chinoise et des logements abordables aux étages supérieurs.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, LA PRESSE
Ce terrain de 37 000 pieds carrés, à l’ombre du siège social d’Hydro-Québec, a fait l’objet de mille et une promesses au fil des décennies.
J’ai discuté de tout ça avec la femme d’affaires May Giang, propriétaire des pâtisseries Coco, Harmonie, de 35 succursales de Presotea et de plusieurs immeubles dans le Quartier chinois. Un gros nom de la communauté sino-montréalaise.
Elle n’aime pas trop se prononcer dans les médias, en raison de la surabondance de « nouvelles déprimantes » qui touchent son quartier depuis quatre ou cinq ans. Mais elle est persuadée que le redéveloppement du terrain vague pourrait « redonner du souffle » au secteur. « C’est sûr que n’importe quoi va être mieux que ça. »
Les ambitions sont grandes pour ce lot. Mais peut-être pas assez, selon moi.
Le terrain se situe dans une zone de « mixité d’intensification intermédiaire », une nouvelle catégorie intégrée au Plan d’urbanisme et de mobilité 2050 de Montréal. Ce zonage permettrait un immeuble de 5 à 11 étages, avec plus de 250 logements.
Ça me semble bas, tant en nombre d’étages que de logements, pour un endroit aussi stratégique. Surtout que plusieurs bâtiments bien plus hauts encerclent déjà cette portion du boulevard René-Lévesque.
Une fois la transaction conclue avec Accurso (qui vient aussi de vendre des terrains à Deux-Montagnes pour 23 millions), Montréal entend céder le lot à un organisme à but non lucratif (OBNL) qui y construira des logements abordables.
Nous sommes loin d’en être rendus au lancement d’un chantier, cela dit.
Des terrains, la Ville en possède déjà des dizaines. Leur redéveloppement est souvent interminable. Le montage financier pour les projets de logements abordables est d’une complexité inouïe. Il pourrait s’écouler des années avant la première pelletée de terre.
Mais bon : un premier pas s’apprête à être franchi, pour relancer un secteur du centre-ville en mal d’amour. En prime : cette transaction permettra à Montréal de s’éloigner, un tout petit peu, d’une époque qu’il souhaite oublier.