L’avenir des Jeux olympiques d’hiver se trouve dans une situation précaire alors que les changements climatiques redessinent le paysage sportif.
Pour les athlètes qui s’élancent sur la neige immaculée, là où les records se jouent en fractions de seconde, un autre type de chronomètre tourne en coulisse : celui, inéluctable, des changements climatiques.
Il est maintenant bien reconnu que les bouleversements du climat redéfinissent déjà les conditions d’accueil des Jeux olympiques d’hiver. Des compétitions qui reposent sur la neige et la glace, à une époque où celles-ci font grandement défaut.
Partout dans l’hémisphère Nord, des Alpes européennes aux Rocheuses nord-américaines, en passant par les Alpes japonaises et les Andes, le manteau neigeux qui habille les montagnes prisées pour le ski continuera à s’amincir, tandis que les saisons propices aux sports d’hiver se raccourcissent.
Un phénomène alimenté par les changements climatiques d’origine humaine, comme l’ont montré des chercheurs de l’Université de Bayreuth, en Allemagne, dans une étude publiée en mars 2024.
Résumé
Selon cette étude, d’ici la période 2071-2100, 13 % des stations de ski actuelles devraient perdre la totalité de leur enneigement naturel, et 20 % verront leur couverture de neige diminuer de plus de moitié.
La station de ski de Barèges, dans les Hautes-Pyrénées françaises, en février.
Photo : Reuters / STEPHANE MAHE
En Europe, dans les Alpes ou les Pyrénées, la situation est si critique que l’équivalent français de notre Vérificateur général, la Cour des comptes, s’en est mêlé. Dans un rapport (nouvelle fenêtre) publié en 2024 et qui a fait grand bruit, les experts de cette institution estiment que seules quelques stations peuvent espérer poursuivre leurs activités de ski au-delà de 2050.
Le constat est brutal.
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On n’oubliera pas de sitôt les images des Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, où les organisateurs ont dû transporter de la neige par camion et par hélicoptère.
Ou celles de Sotchi, en 2014, où le thermomètre a grimpé à 12 degrés Celsius sur les pentes de ski, forçant les athlètes à skier dans une neige qui se rapprochait de la gadoue. Et que penser des Jeux de Pékin, en 2022, où près de 100 % de la neige utilisée pour les compétitions a dû être fabriquée?
Aux Jeux de Sotchi en 2014, les autorités avaient dû stocker de la neige pour la distribuer sur les sites où il n’y en avait pas.
Photo : The Associated Press / Sergei Grits
Pour les épreuves de Milan-Cortina, entre 85 % et 90 % de la neige sera artificielle, pour la fabrication de laquelle on devra pomper environ 2,5 millions de mètres cubes d’eau, l’équivalent de 380 piscines olympiques.
Les athlètes, qui s’entraînent tout au long de l’année sur des sites dispersés un peu partout dans le monde, sont les premiers témoins de cette nouvelle réalité.
On aseptise notre sport parce qu’on veut absolument que les téléspectateurs voient du 100 % blanc, sans roche, sans sapin, parce que c’est ça, dans l’imaginaire, le sport d’hiver, a confié au quotidien français Libération le skieur alpiniste William Bon Mardion.
Le climat en montagne est en train de se métamorphoser, il va bien falloir que tout le monde l’admette.
Une citation de William Bon Mardion, skieur alpiniste français
Quelles villes olympiques et paralympiques pour demain?
Depuis 1956, depuis que Cortina d’Ampezzo a tenu ses premiers Jeux olympiques d’hiver, il y a 70 ans, la température moyenne de la région à ce temps de l’année a augmenté de 3,6 degrés Celsius. Une réalité qui a déjà fait perdre à cette région 41 jours de gel par an.
C’est énorme.
La patinoire olympique de Cortina, en 1956, où le Soviétique Boris Shilkov franchit la ligne d’arrivée du 5000 m en premier.
Photo : Getty Images / Keystone
En fait, toutes les villes qui ont accueilli les Jeux d’hiver depuis 1950 ont connu un réchauffement moyen de 2,7 degrés, selon les chiffres compilés par les experts du groupe de réflexion Climate Central. C’est bien au-dessus de la moyenne du réchauffement pour l’ensemble de la planète, soit 1,4 degré.
Le géographe canadien de l’Université de Waterloo Daniel Scott étudie depuis plusieurs années les effets des changements climatiques sur les sites olympiques d’hiver. Il constate que le réchauffement des températures resserre dangereusement la carte des Jeux.
Selon ses recherches, en 2050, à peine une dizaine des villes hôtes de l’histoire des Jeux d’hiver présenteraient encore le froid nécessaire pour accueillir la grand-messe sportive si les émissions de GES continuent de croître au rythme actuel. Et si rien n’est fait pour freiner la tendance rapidement et de manière substantielle, en 2080, seule la ville de Sapporo, au Japon, serait en mesure de tenir des compétitions hivernales.
La ville de Sapporo, au Japon, est une des seules villes au monde qui offriraient les conditions nécessaires pour accueillir des Jeux d’hiver vers 2080.
Photo : Getty Images / Christopher Jue
Selon une étude de 2024 commandée par le CIO, Daniel Scott et ses collègues estiment que, sur les 93 sites en terrain montagneux qui disposent actuellement des infrastructures nécessaires pour accueillir des compétitions de sports d’hiver de haut niveau, seuls 52 offriraient encore de conditions fiables pour accueillir les Jeux olympiques d’hiver vers 2050.
Ce nombre pourrait tomber à 30 d’ici les années 2080, selon l’ampleur des émissions de GES.
Le portrait est encore plus sombre pour les Jeux paralympiques, qui se tiennent traditionnellement sur les mêmes sites, mais deux semaines après la fin des Jeux olympiques, en mars.
Selon les données compilées par Daniel Scott, seuls 22 sites pourraient encore recevoir les Jeux paralympiques vers 2050, et à peine quatre en 2080.
Quelles solutions pour s’adapter à cette réalité?
Les transformations qu’imposent les changements climatiques sur la géographie olympique forcent le CIO à s’adapter.
Face à cet avenir incertain, le CIO envisage la possibilité d’organiser les Jeux en janvier. Une proposition, lancée en septembre dernier et avancée dans le cadre d’une grande révision du programme olympique, baptisée Fit for the Future (Prêt pour l’avenir), qui aura également des implications pour les Jeux paralympiques d’hiver.
La présidente du CIO, Kirsty Coventry, envisage l’idée de devancer la tenue des Jeux en janvier.
Photo : Reuters / Guglielmo Mangiapane
L’autre idée qui fait son chemin est celle de pratiquer une rotation entre quelques sites seulement, qui deviendraient permanents.
Une proposition soutenue par le président de la Fédération internationale de ski et de snowboard (FIS), Johan Eliasch, qui est un témoin de première ligne des effets des changements climatiques sur les compétitions.
En raison de phénomènes météorologiques comme la pluie, le manque de neige ou la chaleur, la FIS a dû annuler sept des huit premières épreuves de la coupe du monde de l’année 2022-2023. L’année 2023-2024 n’a été guère plus réjouissante, alors que 26 épreuves de la coupe du monde ont dû être annulées, dont celle de Mont-Tremblant, au Québec.
Une étude publiée en décembre dernier par le cabinet-conseil français Circle Strategy suggère ainsi d’instaurer une rotation des Jeux olympiques autour de pôles permanents situés dans les cinq régions du monde où l’avenir des sports d’hiver semble plus prometteur.
Selon cette étude, les Alpes françaises et suisses, les Rocheuses américaines et canadiennes, ainsi que le Japon, pourraient accueillir des sites permanents destinés à l’organisation en alternance des Jeux olympiques d’hiver.
Le site de Park City, en Utah, dans les Rocheuses américaines, qui accueillera une partie des épreuves de ski des Jeux de Salt Lake City en 2034
Photo : Getty Images / Bongarts / Alexander Hassenstein
Cette pratique assurerait la fin de l’éphémère, comme l’écrivent les experts qui ont produit ce rapport, en donnant un caractère permanent à des installations qui coûtent, partout, de plus en plus cher à construire.
La rotation favoriserait aussi le développement d’une réelle expertise chez les organisateurs.
C’est comme enseigner un cours; la première fois, ça prend beaucoup de temps, mais ça prend trois ans à roder, après, c’est plus facile. Pour des Jeux olympiques, le comité organisateur n’a qu’une seule chance, a dit au micro de l’émission Tout terrain Milena Parent, une experte de la gouvernance des organisations sportives olympiques à l’Université d’Ottawa.
Le Comité international olympique serait ouvert à cette idée.
Les canons à neige sont à l’oeuvre depuis novembre dernier sur la piste de ski alpin qui servira à l’épreuve masculine aux Jeux de Milan-Cortina, où près de 90 % de la neige sera artificielle.
Photo : Getty Images / Matthias Hangst
La neige artificielle, symbole d’une crise
Certains experts aimeraient qu’on l’appelle plutôt la neige technique. Il n’y aura probablement plus jamais de Jeux olympiques d’hiver sans elle.
Depuis sa première utilisation au JO de Lake Placid en 1980, son usage a explosé. Depuis les Jeux de Sotchi en 2014, entre 80 % et 100 % de la neige utilisée dans les compétitions olympiques est de fabrication humaine.
Bien qu’il y ait très peu de données scientifiques sur le sujet, de nombreux athlètes témoignent de leur crainte que la neige artificielle accroisse les risques de blessure. Sa composition est plus instable face aux variations de températures et la neige a tendance à s’éroder davantage avec le passage répété des athlètes.
Ça frôle l’insécurité, disait Daniel Scott à mes collègues de CBC en janvier dernier.
Le géographe a sondé 339 athlètes d’élite et entraîneurs provenant de 20 pays sur leurs perceptions des conditions de sécurité, à l’ère de la détérioration du couvert neigeux.
Une épreuve de la Coupe du monde de ski de fond en Allemagne, en janvier dernier, qui s’est déroulée entièrement sur de la neige artificielle.
Photo : Getty Images / Matthias Hangst
La probabilité de conditions dangereuses augmente dans tous les scénarios futurs de changement climatique, conclut le chercheur.
En mars 2025, alors que le CIO était sur le point de renouveler sa direction, plus de 400 athlètes provenant de 89 pays, représentant 51 disciplines, ont appelé la future gouvernance à placer les changements climatiques au cœur de ses priorités.
Près de 80 athlètes canadiens ont posé le même geste en octobre, exhortant le premier ministre du Canada, Mark Carney, à ne pas oublier le climat.
Nous ressentons directement les effets des changements climatiques lors de nos entraînements et compétitions, avec des répercussions qui compromettent notre capacité à performer, et même à compétitionner en toute sécurité, tant au Canada qu’à l’international, écrivent-ils.
Mercredi, c’est l’ancien skieur olympique norvégien Nikolai Schirmer qui a remis la pétition Skier sans énergies fossiles à Julie Duffus, la responsable du développement durable au Comité international olympique.
Car si le CIO se dit préoccupé par le défi climatique, il marque peut-être aussi dans son propre but.
Des militants de Greenpeace ont envahi le centre de Milan pour dénoncer la présence de la pétrolière italienne Eni en tant que commanditaire des Jeux de Milan-Cortina
Photo : Getty Images / AFP / WANG ZHAO
Parmi les principaux commanditaires des Jeux de Milan-Cortina figure en effet la compagnie pétrolière italienne Eni, deuxième en importance en Europe après TotalEnergies et 13e plus grande compagnie pétrolière au monde.
Or, il est largement établi que les énergies fossiles utilisées pour les activités humaines constituent la principale cause des bouleversements climatiques.
Le paradoxe est saisissant : alors que la survie même des Jeux d’hiver dépend d’un climat plus stable, leur organisation continue de s’appuyer sur des acteurs économiques qui en accélèrent le dérèglement.