Le réchauffement climatique profite au cerf de Virginie. Avec des hivers plus doux et des couvertures neigeuses moins épaisses, les populations de «chevreuil» s’étalent vers le nord. (COURTOISIE, MFFP, SIMON AUCLAIR/COURTOISIE, MFFP, SIMON AUCLAIR)
Résumé
«Les hivers de Québec ressemblent de plus en plus à ceux de Montréal, et ceux de Montréal à ceux de Toronto», illustre Alain Bourque, directeur général d’Ouranos, le pôle d’innovation permettant à la société québécoise de mieux s’adapter à l’évolution du climat.
«Un peu comme on a su s’adapter à notre climat variable dans le passé, il faut maintenant s’adapter à notre climat variable du futur qui est en pleine transformation», résume-t-il.
2025: une année parmi les plus chaudes jamais observée
À l’échelle mondiale, 2025 a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée, derrière 2023 et surtout 2024, qui a battu tous les records avec une anomalie de +1,6 °C par rapport à l’ère préindustrielle selon le tout récent rapport de Copernicus, Global Climate Highlights 2025.
En 2025, l’écart atteignait encore +1,47 °C, frôlant le seuil critique symbolique de 1,5 °C de l’Accord de Paris.
«On avait à la fois les changements climatiques et El Niño qui agissaient ensemble pour provoquer des anomalies particulièrement importantes», explique Alain Bourque.
Le phénomène s’est ensuite atténué, laissant place à La Niña, ce qui a donné un début d’hiver plus “normal” au Québec.
Mais la tendance de fond demeure: Environnement et Changement climatique Canada prévoit que 2026 sera aussi chaude, sinon plus, que 2025.
Cet été, la sécheresse s’est fait sentir au Québec, affectant fortement le niveau de plusieurs cours d’eau, comme ici à Boucherville, sur la Rive-Sud de Montréal, où l’eau ne se rendait même plus jusqu’au quai. (Christinne Muschi/Archives La Presse Canadienne)
Des hivers de plus en plus doux
Au Québec, le signal est clair: les températures hivernales augmentent, surtout dans le nord de la province. Les vagues de froid extrêmes deviennent plus rares et la saison sans gel s’allonge.
«Dans les Laurentides, par exemple, on pourrait passer de quatre jours de vagues de froid extrême par hiver à… zéro», illustre la spécialiste en changements climatiques Angelica Alberti-Dufort en expliquant que l’hiver raccourcit au profit du printemps et de l’automne.
Avec une atmosphère plus chaude capable de contenir plus d’humidité, les précipitations totales augmentent, mais leur forme change. Dans le sud du Québec, la pluie prend de plus en plus de place, au détriment de la neige, surtout à l’automne et au printemps.
«La neige diminue dans l’extrême sud en hiver, alors qu’elle augmente dans le nord», explique Angelica Alberti-Dufort.
Le manteau neigeux, lui, est en recul: il arrive plus tard à l’automne et fond plus tôt au printemps. D’ici la fin du siècle, sa durée pourrait diminuer de 16 à 25 jours.
Des tempêtes toujours bien présentes
Moins de neige au total ne veut pas dire moins de tempêtes majeures. Au contraire, Ouranos observe qu’elles pourraient rester fréquentes, surtout dans le sud du Québec.
Cependant «entre les tempêtes, il risque d’y avoir un peu moins de neige que par le passé», résume Angelica Alberti-Dufort.
L’hiver 2024-2025 en a donné un avant-goût: deux tempêtes rapprochées en février ont laissé plus de 100 cm de neige à Montréal, causant fermetures de routes, pannes de courant, écoles fermées et même des décès.
Le mois de février 2025 a été marqué par de fortes tempêtes au Québec. (Frédéric Matte/Archives Le Soleil)
Des effets en cascade sur les milieux naturels
La diminution de la neige au sol n’affecte pas que les amateurs de ski. Les sols sont moins isolés contre le gel, les racines sont plus exposées et les écosystèmes forestiers subissent davantage de stress.
Un autre effet inattendu: l’expansion du cerf de Virginie vers le nord. Avec des hivers plus doux et moins de neige profonde, l’espèce survit plus facilement et modifie l’équilibre des forêts, en broutant certaines essences et en freinant la régénération des arbres.
Agriculture, infrastructures et inondations
Les impacts se font aussi sentir sur les routes, les bâtiments et les réseaux électriques, soumis à plus d’épisodes de gel-dégel, de pluie et de variations de température.
En agriculture, la situation est délicate. «Au-delà du manque de précipitations, il y a l’évaporation accrue causée par les températures plus chaudes», rappelle Alain Bourque.
Cette combinaison accentue les sécheresses et fragilise les cultures. Mais comme le souligne le directeur, le secteur agricole étant directement affecté par ces bouleversements, il a déjà commencé à prendre des mesures d’adaptation comme les couvertures de sol et des cultures mieux adaptées.
Au printemps, les crues pourraient survenir plus tôt et être plus intenses dans certaines rivières, augmentant les risques d’inondation et d’embâcles.
En mars 2025, le secteur Belle-Vallée, à Bécancour, s’est retrouvé sous l’eau. Selon Ouranos, les crues printanières pourraient désormais survenir plus tôt et frapper plus fort, augmentant les risques d’inondation et d’embâcles. (Sylvain Mayer/Archives Le Nouvelliste)
L’adaptation devient incontournable
Même si la réduction des émissions de gaz à effet de serre demeure essentielle, Ouranos insiste sur l’urgence de s’adapter.
«Même si on atteignait la carboneutralité, le climat continuerait de changer», rappelle le directeur général d’Ouranos, Alain Bourque.
Concrètement, l’adaptation repose sur des solutions structurelles et non-structurelles. Les premières impliquent des interventions physiques: concevoir des routes et des ponts capables de résister aux cycles de gel-dégel, renforcer les réseaux électriques face aux tempêtes ou adapter les bâtiments aux pluies abondantes et aux hivers plus doux.
Les secondes, souvent privilégiées par Ouranos, misent sur la planification, la réglementation, la sensibilisation des acteurs et une meilleure gestion des risques.
Alain Bourque cite en exemple la modification des codes du bâtiment, qui permet d’intégrer la réalité climatique des prochaines décennies dans l’ensemble des nouvelles constructions.
«Ça fait en sorte que toute la société construit de façon similaire, en tenant compte du climat futur, et qu’on réduit les coûts liés aux impacts des nouveaux phénomènes météo», explique-t-il.
Sur le terrain, cette approche se traduit par la multiplication des plans d’adaptation dans les ministères, les municipalités et les MRC. Ces plans s’appuient sur un processus clé: l’appréciation des risques, qui permet d’identifier les secteurs les plus vulnérables, les enjeux prioritaires et les impacts potentiels sur le territoire, souvent liés aux infrastructures.
C’est cette analyse qui permet ensuite de cibler les bonnes actions.
Et pour Ouranos, il ne fait aucun doute : même dans une perspective optimiste respectant l’Accord de Paris, l’adaptation demeure essentielle.
Des avancées… mais encore des freins
Sur le terrain, des efforts concrets sont déjà en cours, notamment dans l’Est du Québec.
«Il y a eu des recharges de plages, des renaturalisations des berges et même des résidences déplacées dans certaines municipalités du Bas-Saint-Laurent. Ça bouge aussi aux Îles-de-la-Madeleine», souligne Angelica Alberti-Dufort.
De son côté, Alain Bourque rappelle que le gouvernement du Québec a investi 500 millions de dollars provenant du Fonds d’électrification et de changement climatique — alimenté par le marché du carbone Québec-Californie — pour soutenir les plans climat des MRC et des agglomérations, en partenariat avec l’UMQ et la FQM.
Ces fonds visent notamment les communautés touchées par l’érosion côtière, afin de renforcer les actions concrètes sur le terrain.
«On passe de plus en plus de la science à l’application», observe le directeur général d’Ouranos. Un virage qu’il qualifie de bonne nouvelle, surtout lorsqu’on compare avec d’autres pays où le principal frein à l’adaptation demeure le manque de financement.
«Au Québec, le marché du carbone génère des revenus qui permettent d’avancer. Il faut le reconnaître», dit-il, tout en admettant que les progrès restent parfois trop lents.
Mais même avec l’argent, les obstacles demeurent.
«Un des freins majeurs pour les MRC, c’est l’expertise», explique Alain Bourque. Les équipes locales doivent produire leurs plans d’adaptation rapidement, souvent en l’espace d’un an, alors que l’adaptation climatique est un champ encore nouveau. Ouranos offre de nombreuses formations, mais la demande dépasse parfois la capacité disponible.
Un autre défi survient au moment de passer du plan à l’action.
«C’est beau d’avoir un plan climat, mais il faut ensuite l’intégrer dans les règlements d’aménagement du territoire, les codes de construction, la gestion des risques en sécurité civile», conclue-t-il.