Résumé
Trump ou le péril de l’homme fort
PHOTO TOM BRENNER, ARCHIVES THE WASHINGTON POST
Le candidat républicain à la présidentielle, Donald Trump

Miville Tremblay Senior Fellow à l’Institut C.D. Howe et Fellow invité à CIRANO, collaboration spéciale
Parfois des livres nous placent les yeux devant les trous pour voir ce qu’on refuse de croire.
Publié à 1h36 Mis à jour à 9h00

Marchant dans les pas de la philosophe allemande Hannah Arendt, qui a exposé en 1950 les mécanismes du totalitarisme nazi et stalinien1, deux autrices américaines, Anne Applebaum et Ruth Ben-Ghiat, ont publié des livres démontrant que Trump emprunte le chemin dangereux des hommes forts qui mènent leur pays d’une poigne de fer2, 3.
Qui mènent aussi ces pays à leur perte.
Ce n’est pas un hasard qu’il s’agisse d’autrices, car les femmes sont les plus menacées par l’homme fort, qui gonfle sa virilité pour assouvir ses fantasmes ou les recaler dans une maternité soumise.
Menacée, la démocratie américaine ? Cette république née d’une révolution contre l’absolutisme royal et qui s’est donné une Constitution avec un savant partage du pouvoir – et du contrepouvoir – entre ses institutions : le président, la Chambre des représentants, le Sénat et la Cour suprême, sans compter les organismes de presse ?
J’hésitais devant ma question, mais le risque crève les yeux dans les comparaisons que font ces autrices entre Trump et les hommes forts d’hier et d’aujourd’hui.
Ne pas y croire avant qu’il soit trop tard est d’ailleurs une caractéristique des passages à l’autocratie. Notamment dans les milieux conservateurs et d’affaires, obsédés par la gauche et convaincus qu’ils pourront contrôler l’homme fort.
Parlez-en aux oligarques russes, qui ont vu leurs semblables défenestrés.
Trump n’a plus pour adversaire un Biden affaibli, mais Kamala Harris, une ancienne procureure qui a le vent dans les voiles. Malgré tout, la Maison-Blanche se joue encore à pile ou face.
Les hommes forts vont du brutal au sanguinaire et, malgré des contextes très variés, ils possèdent des traits communs.
Après l’ère fasciste des Benito Mussolini, Adolf Hitler et Francisco Franco, le monde a connu celle des coups d’État militaires : pensez au Chilien Augusto Pinochet, à l’Égyptien Abdel Nasser et au Libyen Mouammar Kadhafi. Des putschs qui connaissent un regain ces dernières années en Afrique.
Toutefois, les hommes forts modernes gagnent habituellement le pouvoir lors d’élections, puis en abusent pour s’incruster, explique Mme Ben-Ghiat, professeure d’histoire à la New York University.
On ne parle pas ici de dictature, mais de démocratie illibérale ou d’autocratie électorale pour les Silvio Berlusconi, en Italie, Viktor Orban, en Hongrie, Recep Tayyip Erdoğan, en Turquie, et Narendra Modi, en Inde. Selon moi, Trump est membre en règle de ce club.
Les hommes forts se présentent en sauveur du peuple dans un pays en crise, réelle ou imaginaire, dont les boucs émissaires sont des « étrangers », tantôt juifs, musulmans ou latinos, immigrants de longue date ou réfugiés récents.
Tribuns redoutables, ils manient habilement l’outrage, la haine et la désinformation. De grands rassemblements, les chaînes d’information de droite et les réseaux sociaux propagent leur propagande mensongère. Les disciples « le croient, car ils croient en lui », écrit Mme Applebaum, historienne et grande journaliste au magazine The Atlantic.
La célèbre citation d’Arendt reste d’actualité : « Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais celui pour qui les distinctions entre fait et fiction et entre vrai et faux n’existent plus. »
Les hommes forts proposent des solutions radicales et simplistes à des problèmes complexes. Ils s’entourent de lèche-bottes et se méfient des experts. Leurs décisions capricieuses changent selon leur humeur instable. Les trains à l’heure sous Mussolini sont un mythe. L’État autoritaire est plus dysfonctionnel que l’État démocratique.
Anne Applebaum souligne que les autocrates sont aussi des kleptocrates, dont les gouvernements sont gangrenés par la corruption, nécessaire pour acheter l’appui des élites qui les soutiennent.
De nos jours, dit-elle, les autocraties ne sont pas gérées par un seul « bad guy », mais par des réseaux complexes, s’appuyant sur des structures financières kleptocratiques, des services de sécurité et des experts en communication et en technologie.
Ces réseaux ont des ramifications complaisantes dans les démocraties, dont elles utilisent le système financier pour mettre leur richesse à l’abri. Plusieurs Russes possèdent des appartements dans la Trump Tower.
Il existe bel et bien une amicale des autocrates, malgré leurs désaccords idéologiques apparents. On le voit dans les appuis de Poutine en Corée du Nord, en Chine et en Iran. Ils ont en commun le désir de voir l’idéal démocratique affaibli et comptent sur le cynisme pour se maintenir au pouvoir. Trump les admire et les envie.
Le retour de Trump n’entraînerait pas de torture dans les cellules du FBI. Il a cependant promis d’utiliser le système judiciaire pour se venger de Biden et de ses anciens collaborateurs qui l’ont trahi. Ses menaces intimident les républicains dissidents, dont beaucoup gardent le silence.
N’oublions pas qu’il a fomenté la sédition et l’assaut du Congrès par des têtes brûlées pour bloquer la victoire de Biden, le 6 janvier 2021. Si Harris l’emporte en novembre, c’est que l’élection sera encore volée, annonce déjà Trump. Voilà des conditions propices à la violence.
Heureusement, dans son discours d’investiture de Chicago, Kamala Harris s’est montrée une « femme forte » – cette fois au sens positif de l’expression.
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Hannah Arendt, Le Système totalitaire : les origines du totalitarisme, Paris, Points, coll. « Essais », 2005 [1950], 384 pages
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Anne Applebaum, Autocracy Inc. : The dictators who want to run the world, Oxford, Signal, 2024, 224 pages
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Ruth Ben-Ghiat, Strongmen : Mussolini to the Present, New York, VW Norton, 2020, 384 pages