Un malheur n’arrive jamais seul. Entre le taxage de Donald Trump et le dumping de l’Asie, l’économie québécoise mesure à quel point ce proverbe dit vrai.
Cette semaine, deux fabricants de meubles totalisant 160 ans d’histoire manufacturière – Bestar à Lac-Mégantic et Meubles South Shore à Sainte-Croix – ont fermé leurs portes1. Le tiers des manufacturiers de produits contenant de l’aluminium craignent pour leur survie2. Et les fabricants de légumes congelés mangent aussi leurs bas.
Toutes ces PME qui forment le tissu économique de la province sont les victimes collatérales de la guerre tarifaire mondiale.
Le président américain a déclenché la dernière salve au début d’avril en décrétant que les droits de douane sur l’acier et l’aluminium s’appliquent désormais sur la valeur totale des produits transformés, pas seulement sur la valeur du métal qu’ils contiennent.
Pour les manufacturiers, cela fait une énorme différence. Par exemple, l’entreprise beauceronne Manac calcule que les droits applicables à ses semi-remorques sont de trois à quatre fois plus élevés qu’avec l’ancienne formule3. Et le constructeur de motoneiges BRP estime que la modification pourrait coûter 500 millions de dollars.
Bang ! C’est comme un coup de poing au visage de nos exportateurs.
Et les entreprises sont aussi frappées sur le marché canadien, car les Asiatiques écoulent chez nous les produits qu’ils n’arrivent plus à vendre aux États-Unis, en profitant de nos droits moins élevés.
Cette asymétrie tarifaire est toxique. Il faut donner de l’oxygène aux PME asphyxiées.
Face à l’Asie, le Canada peut déclencher des enquêtes dans trois situations.
D’abord, en cas de dumping. Mais il faut prouver que des entreprises étrangères agissent de façon déloyale en vendant leurs produits au-dessous du coût de production pour tuer notre industrie.
Ensuite, en cas de subventions. Il faut alors démontrer que le gouvernement du pays exportateur lui-même dérègle les lois du marché pour favoriser ses entreprises.
Et enfin, en cas de surplus d’importations. Dans ce cas, le Canada peut simplement démontrer que l’afflux soudain de produits étrangers met un secteur en péril.
Cette approche plus diplomatique risque moins de froisser la Chine, qui vient tout juste de retirer ses mesures de rétorsion sur nos produits du canola et de la mer.
Suivant cette voie, Ottawa a récemment demandé des enquêtes sur les légumes congelés et certains produits du bois. Cela lui permettrait ensuite d’imposer des quotas. Mais le temps presse ! Or, les enquêtes prendront respectivement six et neuf mois. Ça nous mène en 2027. Les entreprises auront le temps de mourir.
Face à Trump, la situation est encore plus délicate.
Son offensive tarifaire est illégale, comme l’a tranché la Cour suprême des États-Unis. Mais il maintient des droits sectoriels sur certains produits canadiens (aluminium, bois, auto, etc.) en utilisant d’autres arguments tout aussi erronés.
C’est une forme de taxage de la part d’une superpuissance hégémonique qui négocie l’accès à son marché sans se soucier des règles internationales.
La seule loi que respecte Trump, c’est la loi du plus fort.
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Le Canada peut faire une plainte à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui lui a déjà donné gain de cause sur le bois d’œuvre dans le passé. Mais les États-Unis bloquent le processus d’appel en refusant de nommer des juges.
Et même quand les plaintes aboutissent, il est souvent trop tard. Lors du premier mandat de Trump, Bombardier avait été assommée par des droits compensateurs. L’entreprise a finalement eu gain de cause… mais elle avait déjà été obligée de céder ses appareils C Series à Airbus.
Jouer l’horloge reste la meilleure solution pour le Canada. Riposter avec des contre-tarifs provoquerait la colère de Trump. Lui faire des concessions ne servirait à rien.
Déjà, le Canada a été bon joueur en investissant dans la lutte contre le fentanyl même si c’était un faux enjeu, en abolissant sa taxe sur les services numériques et en retirant plusieurs contre-mesures.
Bref, Ottawa a payé des milliards pour amadouer Trump. Ça n’a rien donné.
Grâce à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), 85 % de nos exportations sont exemptées de droits. Même si certains secteurs souffrent, le taux de droits moyen est de 5,2 %, bien moins que pour la plupart des autres pays.
L’ACEUM est valide jusqu’en 2036. Les Américains ne peuvent pas le modifier unilatéralement. Trump pourrait s’en retirer avec un préavis de six mois. Mais il s’attirerait les foudres des entreprises américaines. Déjà que sa cote de popularité est au plus bas avec la guerre en Iran et l’inflation qui coûte une fortune aux consommateurs…
Il n’y a donc pas d’urgence à négocier avec une administration prédatrice qui exige des concessions sans offrir de contrepartie. Et qui revient sur sa parole après avoir conclu une entente.
Entre-temps, les Canadiens peuvent maintenir la pression en votant avec leur portefeuille : encourager les producteurs locaux, éviter les voyages aux États-Unis… tout cela a de l’impact.
Ottawa pourrait reprendre le contrôle de la conversation en affirmant plus clairement les demandes du Canada. Par exemple, les Américains ont une dent contre notre gestion de l’offre. Mais ils accordent un soutien financier aussi important à leurs agriculteurs, avec des subventions que le Canada pourrait remettre en cause.
C’est une guerre. Il y aura des victimes collatérales. Ottawa doit réfléchir de façon stratégique. À quoi veut-on que le Canada ressemble dans 10 ou 20 ans ? Voilà ce qu’il faut garder à l’esprit. Restons calmes, faisons abstraction des déclarations incendiaires du président… et nous sauverons les meubles.
1. Lisez « Bestar confirme cesser ses activités, mais un plan de relance plane » 2. Lisez « Des PME du secteur de l’aluminium craignent pour leur survie » 3. Lisez « Nouveau calcul des droits de douane : la Maison-Blanche frappe là où ça fait mal »