J’ai écrit au journaliste de la Presse pour tenter d’apporter une autre dimension à son analyse. Voici mon courriel :
Bonjour Monsieur Champagne,
Merci d’utiliser les statistiques pour éclairer le dossier de la langue. La situation du français à Montréal mérite en effet qu’on aille au-delà du verdict simpliste de François Legault.
Ceci dit, il me semble qu’il manque une donnée cruciale à votre analyse.
Dans un contexte d’une ville "normale " comme Toronto ou Paris, tous ces chiffres sur la langue parlée à la maison ou la langue parlée au travail ne font que refléter des états transitoires qui varient en fonction du “flux” des immigrants. Ces données n’ont aucune influence sur la situation à long terme. Par exemple, à Toronto, avoir 40 % des habitants qui parlent une autre langue que l’anglais à la maison (c’est un chiffre en l’air, pour la discussion, je n’ai pas cherché la statistique), serait un bon indicateur de la force de l’immigration récente dans la ville, mais ça n’indiquerait rien sur l’avenir linguistique de la ville. En effet, ces 40 % vont tous finir sur le long terme à s’intégrer à l’anglais. Tous. De la même manière, on pourrait ajouter 1 000 000 d’immigrants à Paris, ça ne menacerait en rien la primauté du français à long terme.
À Montréal, la situation est différente parce qu’il y a une compétition entre 2 langues. Ainsi, dans le débat sur la situation du français à Montréal, il importe peu de savoir combien il y a d’allophones (c’est pourtant là-dessus que tout le monde met l’emphase), mais quelle langue les allophones choisissent-ils pour s’intégrer. C’est de loin la donnée la plus intéressante à avoir. C’est ça l’enjeu crucial. Et c’est la donnée dont personne ne parle.
Comme vous le dites dans votre article, un francophone ne se limite pas à une personne qui parle le français à la maison. Mais si un allophone de naissance parle le français à la maison, ça nous donne un bon indice que lui et ses enfants sont en voie de s’assimiler à la communauté francophone. L’inverse est aussi vrai pour l’anglais. La langue parlée à la maison est un indicateur du transfert linguistique en cours.
Ainsi, quand on compare les données sur les langues maternelle et les données sur les langues parlées à la maison (recensement 2021), on a une bonne idée de la force d’attraction comparée du français et de l’anglais.
En incluant les réponses multiples dans tous les cas, il y a 1 088 600 personnes qui parlent français à la maison, soit 112 100 de plus que ceux qui ont le français comme langue maternelle. Pour l’anglais, c’est 594 500 personnes qui le parlent à la maison ; 181 500 de plus que les anglophones de langue maternelle.
Ce sont là, à mon sens, les chiffres les plus révélateurs de la situation du français à Montréal. 50 ans après l’adoption de la loi 101, l’anglais continue d’être la langue d’intégration d’une majorité d’immigrants allophones.
Au lieu de considérer les immigrants comme une menace, les politiciens devraient les considérer comme un renfort potentiel en faisant tout en leur pouvoir pour agir sur cet indicateur : la part des allophones qui adoptent le français à la maison vs ceux qui adoptent l’anglais. En ce moment, le ratio est 38/62 en faveur de l’anglais (pour 100 allophones qui adopte une langue officielle à la maison, 38 choisissent le français et 62 l’anglais). On devrait viser le 80/20 en faveur du français. La seule question c’est : comment y arriver ? Comment faire pour que le français soit plus attirant ?
Et comme ce n’est pas en diminuant les seuils d’immigration qu’on va changer ce ratio, on passe complètement à côté de l’essentiel.
Ce serait très intéressant si vous abordiez cette question dans un prochain article. Merci.
P.S. Un autre angle super intéressant dont personne ne parle jamais : quel rôle notre système d’éducation à 3 vitesses joue-t-il dans cette faible performance du français comme langue d’adoption à Montréal ? Est-ce que le fait que les francophones fuient le système public pour se réfugier “entre nous” dans le système privé n’handicape pas la capacité du système public à intégrer les immigrant au français ? Quand on regarde la proportion d’élèves issus de l’immigration dans les polyvalentes publiques sur l’île de Montréal (jusqu’à 95%) on peut se poser la question.
Notre système d’éducation public/privé est-il la manifestation la plus dommageable du racisme systémique pour le Québec ? Je n’ai pas la réponse mais il me semble qu’il y a là une réflexion qu’on devrait faire.