Le sort de la planète ? Les géants de l’IA s’en moquent !
L’engagement de Sasha Luccioni vient d’être souligné par l’Assemblée nationale du Québec. Nos élus sont loin d’être les premiers à vanter les mérites (et le travail) de cette chercheuse qui déplore les problèmes environnementaux créés par l’intelligence artificielle. Il serait pourtant possible de faire autrement, a-t-elle expliqué à notre chroniqueur.
Comment résumer de manière saisissante pourquoi notre façon d’utiliser l’IA pose problème sur le plan environnemental ? Sasha Luccioni y parvient au moyen d’une expérience de pensée originale.
Imaginons un instant qu’après avoir assisté à un évènement dans un stade, vous vous rendiez compte que vous avez perdu vos clés. Comment réagissez-vous ?
« On peut y retourner avec une lampe de poche. Et si on sait où on était assis, c’est relativement facile de trouver ses clés, suggère la chercheuse. Mais en ce moment, on allume toutes les lumières d’un stade pour illuminer une paire de clés. »
C’est essentiellement ce qu’on fait, selon elle, en utilisant pour nos moindres recherches des agents conversationnels comme ChatGPT, Gemini et Claude, qui sont alimentés par ce qu’on appelle de « grands modèles de langage ».
Ceux-ci, afin de pouvoir répondre à nos demandes, sont entraînés sur des quantités prodigieuses de données. « Comme leur nom l’indique, ils sont très grands. Ils demandent beaucoup de puissance de calcul », dit celle qui est responsable de l’IA et du climat chez Hugging Face.
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Et qui dit puissance de calcul dit centres de données, que l’on continue à construire aux quatre coins du monde. Des centres qui ont besoin d’énormes quantités d’énergie et d’eau.
Tout ça parce que les géants de l’intelligence artificielle comme OpenAI, Meta ou Google nous imposent ce modèle, fait remarquer Sasha Luccioni.
« Ils essaient de vendre une technologie qui est aussi universelle ou générique que possible parce qu’ils ne savent jamais ce que les gens vont demander. Est-ce que ça va être un devoir à résoudre ? Est-ce que ça va être un voyage à planifier ? Ils reçoivent beaucoup de requêtes. »
Parlons de voyages, justement. Sasha Luccioni, qui est aussi titulaire de la Chaire Justice sociale et intelligence artificielle de l’Université Laval, se sert de cet exemple pour prouver qu’on pourrait faire autrement.
Actuellement, vous utilisez peut-être ChatGPT (ou un autre agent conversationnel) pour faire vos recherches. Mais une agence d’ici pourrait très bien mettre sur le marché pour ses clients un « petit modèle local » d’intelligence artificielle, entraîné strictement pour la planification des voyages.
Un modèle qui serait, par conséquent, moins énergivore.
On n’a pas besoin d’utiliser Claude, qui est entraîné sur toutes les données de la terre, pour aider madame Tremblay à planifier ses vacances à Rome.
Sasha Luccioni
Les efforts de Sasha Luccioni pour lever le voile sur les conséquences environnementales des développements en intelligence artificielle lui ont valu, ces dernières années, plusieurs distinctions.
La semaine dernière, elle est devenue l’une des trois premières lauréates du prix Femmes engagées, remis par l’Assemblée nationale du Québec. Un nouvel honneur décerné à des femmes « qui, par leur engagement, transforment leur milieu et inspirent la société québécoise ».
Les députées qui l’ont sélectionnée lui ont dit à quel point le sujet qu’elle explore est, à leurs yeux, important.
« Ça m’a donné de l’espoir, car j’ai l’impression qu’on n’en parle pas assez », dit-elle, précisant qu’elle a proposé une éventuelle rencontre avec l’ensemble des élus.
Notons aussi que la chercheuse s’est retrouvée, il y a deux ans, sur la liste des 100 personnes les plus influentes dans le domaine de l’intelligence artificielle du magazine Time. L’année précédente, elle figurait sur la liste des 35 innovateurs de moins de 35 ans du magazine MIT Technology Review.
En entrevue, Sasha Luccioni répond généralement aux questions avec inspiration et enthousiasme. Elle est presque intarissable. Le seul moment où on la sent plus réservée, c’est lorsqu’on aborde le sujet de ces récompenses.
« Je me dis que ce n’est pas moi, mais que c’est vraiment le fait de travailler sur un sujet qui intrigue, qui questionne », dit-elle.
J’essaie donc, chaque fois qu’on me donne une telle plateforme, de l’utiliser pour promouvoir des causes comme l’environnement, l’équité, la diversité, la représentation des femmes en IA, en technologie, en politique.
Sasha Luccioni
À Québec, elle a aussi tenté dans son bref discours « de mettre l’accent sur le point qu’on est tous d’accord sur le fait que l’IA a un grand potentiel, mais que notre défi, en ce moment, ce sont les changements climatiques, et qu’il faut marier les deux, qu’on ne peut pas continuer à les traiter de manière indépendante ».
Mais qui marie les deux, à l’heure actuelle, parmi les géants de l’IA ?
« Honnêtement, personne », répond-elle.
Je pense que là, l’accent est vraiment mis sur : construire plus grand, aller plus vite, faire plus d’argent. L’environnement fait très peu partie de l’équation, surtout dans le contexte géopolitique actuel.
Sasha Luccioni
Malgré les efforts déployés par ceux qui, comme Sasha Luccioni, réclament plus de transparence quant au coût réel de l’IA en matière d’environnement, il est encore très difficile de l’évaluer.
Au cours des derniers mois, certains géants de l’IA ont offert quelques données sur le caractère énergivore de leurs modèles.
On a ainsi appris que Gemini utilise 0,24 wattheure par « requête médiane ». Le grand patron d’OpenAI, Sam Altman, a pour sa part soutenu qu’une « requête moyenne » sur ChatGPT consomme 0,34 wattheure, « soit ce qu’un four utiliserait en un peu plus d’une seconde ».
Ces chiffres ne sont pas suffisants, estime Sasha Luccioni. D’abord, que signifie véritablement une requête médiane ? Ensuite, ces données ne nous renseignent pas sur l’« empreinte totale » des outils d’IA.
Et c’est sans compter que le nombre de requêtes est colossal, qu’il ne cesse d’augmenter, alors qu’on estime que les centres de données de la planète auraient déjà une empreinte carbone aussi grande que celle de l’industrie aérienne, souligne-t-elle.
Et nous n’avons peut-être encore rien vu, entre autres parce qu’on n’utilise pas encore largement l’IA pour générer des images et des vidéos. « Dans les recherches que j’ai faites sur des modèles ouverts, on voit que pour l’image, c’est des milliers de fois plus d’énergie que pour le texte. »
Mais Sasha Luccioni a conclu, de ses discussions avec des employés de certaines entreprises d’IA, que celles-ci jugent ne pas avoir intérêt à en dire davantage.
Si Google disait : à cause de l’IA générative, notre empreinte a augmenté, disons, de 3 millions de tonnes [de gaz à effet de serre], qu’est-ce que ça leur apporterait en réalité ? Il n’y a pas de loi, pas de pression sociale, les gens continuent à utiliser les produits Google ou Microsoft, etc. C’est juste du potentiel négatif, sans positif.
Sasha Luccioni
« Et c’est sûr qu’ils ont ces chiffres-là. Ces compagnies récoltent tellement de données sur nous, c’est inconcevable qu’elles ne récoltent pas ces données-là ! »
C’est pourquoi, à son avis, il faut tordre un bras aux géants de l’IA dans le but d’en finir une fois pour toutes avec l’opacité de leurs modèles.
« C’est inacceptable pour moi que même les gouvernements, les municipalités, etc., intègrent l’IA dans leur fonctionnement interne sans poser de questions sur l’énergie, sur les impacts », dit-elle.
Alors oui, on cherche vraisemblablement au sein de nos institutions publiques à économiser « tant d’heures et tant d’argent ». Mais la démarche manque de logique puisqu’on ne sait pas « quel est le prix que ça a coûté en énergie, en eau, en gaz à effet de serre pour faire ces économies », souligne Sasha Luccioni.
Humble suggestion : après l’avoir récompensée, les parlementaires québécois auraient maintenant tout intérêt à l’écouter.
L’IA et moi
L’IA en un mot : Amplification
Un livre que vous recommanderiez pour mieux comprendre l’IA : Contre-atlas de l’intelligence artificielle, de Kate Crawford
Un conseil que vous donneriez aux utilisateurs de l’IA : Demandez-vous pourquoi vous utilisez l’IA, quelles sont les solutions à ce problème, et si l’IA est vraiment nécessaire.
Qui est Sasha Luccioni ?
Elle est arrivée au Canada à l’âge de 4 ans, en Ontario, lorsque ses parents ont quitté l’Ukraine.
Elle a fait des études supérieures en France (à la Sorbonne et à l’École normale supérieure) ainsi qu’à Montréal (à l’UQAM) où elle a obtenu son doctorat en informatique cognitive.
Elle est la « responsable de l’IA et du climat » de Hugging Face, une entreprise franco-américaine spécialisée en intelligence artificielle.
Elle est titulaire de la Chaire Justice sociale et intelligence artificielle de l’Université Laval et professeure affiliée à l’École d’informatique de l’Université McGill.







