Opinion
Intelligence artificielle
Contrairement à ce que dit Donald Trump, l’IA est bien une intelligence artificielle et nous devons justement éviter de la confondre avec l’intelligence humaine, croit l’experte Mélissa Canseliet.
Lors de son intervention du 22 septembre dernier, à la tribune de l’ONU, Donald Trump a annoncé que les documents du gouvernement américain ne parleraient plus d’intelligence artificielle, mais de « super intelligence ». Et voilà qu’une semaine plus tard, après un repas avec une vingtaine des plus grands patrons de la tech, il célébrait un accord de sécurité… volontaire. Mais en y regardant de plus près, on a plutôt l’impression que l’accord donne encore plus de pouvoir et de liberté à ces géants technologiques !
Du langage des machines à celui du divin
Selon le président américain, le mot « artificiel » donnerait l’impression que la technologie est fausse. Mais c’est effectivement une imitation d’une partie de l’intelligence humaine. Non seulement ce mot est clair, mais il est aussi utile, car il rappelle bien que nous parlons d’une machine. Notre cerveau social a déjà tendance à attribuer des intentions à tout ce qui converse avec lui, alors retirer l’adjectif « artificielle », c’est humaniser davantage la machine. Et ajouter « super », c’est la situer au-dessus des humains.
Les mots ont leur importance, alors on peut imaginer qu’au moment où Yoshua Bengio rappelle que l’on doit réguler l’IA, l’appeler « super » intelligence incite encore à l’admiration et à la course, plutôt qu’à l’encadrement.
En recherche, le terme superintelligence désigne d’abord une machine qui surpasserait l’humain. On décide donc qu’une technologie existe alors que ce n’est pas le cas, tout en se la réappropriant.
« Moralement contraignant »
Trump déclare que l’accord qui a été signé est « moralement contraignant ». Ainsi, les entreprises signataires promettent des contrôles internes et des audits. Mais pour l’instant on ne parle pas de contraintes, puisqu’il n’y a ni sanction, ni organisme indépendant de surveillance, ni de norme obligatoire. Donc finalement, on demande aux géants de la tech de ne pas être complètement fous, et on appelle ça réguler.
Cette rencontre est pourtant survenue après plusieurs incidents où des agents d’IA auraient tenté de pirater, avec un manque de dispositif de contrôle suffisant, des sites étrangers, des bases de données en Australie, etc.
Et cela n’est pas sans rappeler la petite musique des belles promesses volontaires des géants sur la modération des réseaux sociaux ou sur la reconnaissance faciale. Ces dernières n’ont pas été tenues et les contraintes sont arrivées par la loi uniquement.
Et chez nous alors ?
On pourrait facilement s’indigner de ce qui se passe aux États-Unis tout en omettant notre réalité, chez nous. Le Canada a lancé une stratégie « L’IA pour tous » pour plus d’utilisation de l’IA (en visant un taux d’adoption de 60 % en 2034). Et au Québec, les partis politiques principaux ont signé un code de bonne conduite concernant l’utilisation de l’IA pendant leur campagne. Mais pourrait-on envisager de légiférer, de réguler, avec des contraintes ? En bref, de passer des promesses à un dispositif d’application ?
L’IA n’est plus uniquement un dossier « tech », c’est un dossier de sécurité, de souveraineté, d’économie, d’éducation, et même de santé. Il semble qu’on pourrait attendre un positionnement élaboré sur cette technologie.
La citoyenneté est aussi numérique
On ne peut donc qu’envisager de se questionner davantage sur l’IA, de la comprendre encore mieux. Nous avons besoin de recul, bien plus que d’apprendre à utiliser les toutes dernières versions d’un outil. Elle est artificielle et nous devons nous garder de la confondre avec qui nous sommes, pour ne jamais oublier qui doit être l’outil de qui. C’est aussi comme cela que nous pourrons construire une vision, nous mobiliser pour nous protéger et en tirer les bénéfices à l’échelle. Et en se rappelant que l’actif le plus précieux que nous avons dans toute notre vie, au fond, reste bel et bien notre cerveau humain.
* Mélissa Canseliet est l’auteure du livre Génération écrans, paru aux éditions Michel Lafon Québec.