Pierre Robitaille le 20 août 2026.
Nous nous sommes donné rendez-vous un jeudi après-midi sur le parvis de l’église Saint-Jean-Baptiste. Lorsque j’arrive, Pierre Robitaille me regarde, sa curiosité à moitié voilée par ses lunettes de soleil.
Il me demande de définir mon projet. Je lui réponds que j’aime l’histoire et mon quartier. J’ai envie de le voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui l’a aimé depuis longtemps.
Sur ce point, il semble être la personne toute désignée. « J’ai vécu toute ma vie sauf deux ans où j’ai étudié à Saint-Jean-Port-Joli et deux ans à Montréal. Je n’étais pas à temps plein là-bas, je revenais tout le temps ici. Je suis un amoureux du quartier », explique-t-il.
Premier arrêt : le stationnement en haut de la côte Sainte-Geneviève. C’est là que Pierre Robitaille a grandi. Aujourd’hui, l’espace est gris et bétonné, mais dans sa jeunesse, ce secteur de petites rues résidentielles est une continuation du reste du quartier.
Dans les années 1960 et 1970, la ville de Québec procède au réaménagement du secteur. Cela passe notamment par la construction du boulevard Saint-Cyrille (René-Lévesque) et de l’autoroute Dufferin-Montmorency ainsi que de plusieurs bâtiments comme le complexe G, l’hôtel Hilton ou l’édifice de la Haute-Ville. Au total, 2 000 bâtiments sont détruits entre 1960 et 1976, la majorité dans Saint-Jean-Baptiste.
« Ma première maison était sous le Delta, mes deux premières maisons en fait parce que j’ai habité en face. J’ai connu les aventures de l’îlot Berthelot. […] J’étais un peu jeune, je n’ai pas participé, mais j’ai vu tout ça aller. »
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Par la suite, Pierre Robitaille a résidé dans plusieurs rues du quartier, évoluant entre les paroisses Saint-Vincent-de-Paul et Saint-Jean-Baptiste comme la majorité des résidents. « On mixait les deux parce que les gens de Saint-Jean-Baptiste venaient au Patronage Saint-Vincent-de-Paul et nous on allait à l’école, j’ai fait une partie de mon secondaire à l’école Saint-Jean-Baptiste par exemple. »
Grandir dans Saint-Jean-Baptiste
Le sexagénaire a fait son primaire à l’école Saint-Vincent-de-Paul, aujourd’hui détruite. Il décrit sa jeunesse comme une période remplie de libertés et d’exploration : « le cimetière c’était un peu notre terrain de jeu. On n’avait pas le droit d’y aller, on se faisait chasser par le bedeau, mais on y allait pareil ».
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Sur la rue Saint-Olivier, « je connaissais tout le monde, pis les gens habitaient longtemps. Il n’y avait pas énormément de mouvement comme aujourd’hui ». Ces liens entre voisins créent un sentiment de sécurité unique pour les parents comme pour les enfants, ainsi qu’une communauté soudée.
Puis, les jeunes ne sont pas laissés à eux-mêmes. Ils se retrouvent au Patronage Saint-Vincent-de-Paul (Patro), tenu par les frères. Là-bas, ils profitent d’une piscine, de patinoires et jouent à d’innombrables sports et activités.
Le Patronage et l’église Saint-Vincent-de-Paul en 1937.
Crédit photo: Archives nationales à Québec, Fonds J. E. Livernois Ltée, (03Q,P560,S2,D2,P166750-1), Photographe non identifié (image recadrée)
« L’été, les frères avaient inventé un jeu. Ça s’appelait la guerre du Vietnam. Il y avait deux camps, puis c’était un peu comme le drapeau, il fallait aller chercher quelque chose chez l’adversaire. S’ils nous attrapaient, ils nous trempaient dans de l’eau et de la farine. On était élevé à la dure. »
Pierre Robitaille admet que ce n’était pas toujours une enfance tendre, mais garde de bons souvenirs de cette époque. Il se souvient notamment du frère Boucher comme « quelqu’un de bien ».
Dès 1971, une partie des installations est expropriée pour la construction de l’autoroute Dufferin-Montmorency, puis le Patro est fermé définitivement en 1984, suivi en 1988 par l’église. Aujourd’hui, tous ces bâtiments ont été démolis.
« Je trouve que c’était une institution. Ça serait probablement plus comme c’était, mais quand même, je veux dire, les jeunes avaient… On avait une place, nous autres, où aller. Maintenant, bon… Ils vont à Lucien-Borne, mais ça ne se compare pas », dit-t-il concernant la perte du Patro.
Des maisons de la côte d’Abraham démolies dans les années 1960 pour faire place à l’autoroute Dufferin-Montmorency.
Crédit photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec (image recadrée)
Toutefois, c’est loin d’être la seule disparition marquante du quartier.
Les enseignes du quartier
« Il y avait une petite rue qui a complètement disparu qui s’appelait la rue O’Connell et au bout de ça, à peu près au coin de Sainte-Geneviève, tu avais un commerce. C’était la tabagie des frères Paul. On allait là pour acheter des bonbons. Ce qui était drôle, c’est que c’était deux vieux messieurs jumeaux et ils ressemblaient à Dupont et Dupont. »
La rue des Zouaves vue de la rue Saint-Gabriel avec la rue Saint-Jean en arrière-plan en 1953.
Crédit photo: Service de police, Archives de la Ville de Québec (image recadrée)
Lorsque nous passons sur Saint-Jean, il me désigne quelques devantures. La boutique Roba & Caso était l’épicerie California Fruit et le Collège O’Sullivan était le magasin S. S. Kresge, le Dollarama de l’époque.
Puis, il y a les grandes pertes, comme la pâtisserie Simon, et celles qui, selon lui, ne devraient jamais avoir lieu : l’Épicerie Européenne et Bicycles Falardeau. Quant à l’épicerie J.A. Moisan, qui vient d’annoncer sa réouverture après avoir été reprise par un couple franco-italien, son histoire se poursuit. Ces adresses qui ont traversé les décennies font, selon lui, l’identité du quartier.
L’Épicerie J.A. Moisan sur la rue Saint-Jean en 1981.
Crédit photo: Gérard Donnelly, Archives de la Ville de Québec (image recadrée)
« Les gens qui tenaient les commerces étaient spéciaux, comme monsieur Lacoursière. C’était un gros monsieur avec son chapeau, décrit-il lorsque nous passons devant l’ancienne épicerie. Il y avait des personnalités très fortes. […] Aujourd’hui, il y a plus un roulement. Ces gens-là, ils commençaient et ils mouraient là. Ça créait donc peut-être plus une continuité, une ambiance. »
À l’époque, les épiceries se comptent par dizaines. Les commerces sont alors sur la rue Saint-Jean, mais aussi sur les rues parallèles et perpendiculaires. « Sur la rue des Zouaves, tu avais le petit café Ste-Julie. […] Il faisait des repas pas chers et souvent mon père m’emmenait la fin de semaine quand ma mère était partie voir ses sœurs. »
Le bâtiment blanc avec des bordures bleues (au fond) abritait le café Ste-Julie.
Crédit photo: Élisa Marchildon
Malgré les années, la diversité des commerces demeure selon lui une des grandes forces du quartier. Il souligne que Saint-Jean-Baptiste a déjà eu une offre végétarienne et aussi un cinéma. Ce n’est plus le cas, mais « on a à peu près tout dans le quartier, ça, c’est le fun ».
Les gens de Saint-Jean-Baptiste
Ce dynamisme commercial représente à l’époque la diversité de gens qui habitent le quartier. « C’était un quartier très ouvert, étudiant, très de gauche, péquiste beaucoup. Tsé Claude Charron se tenait au Fou-Bar, le Faubourg dans le temps », énumère Pierre Robitaille.
Puis, Saint-Jean-Baptiste était, et est encore, « le quartier gai ». « Dans le quartier, tout le monde se mélangeait », résume-t-il. Toutefois, Pierre Robitaille souligne que dans son enfance, la majorité des résidents étaient des familles ouvrières « de revenu modeste à très modeste ». Cela a changé notamment en raison de la hausse des prix du logement.
« C’est devenu un peu moins populaire. Aujourd’hui, cette tranche de personnes s’est plus rabattue dans Saint-Sauveur, puis dans Limoilou. Même si Limoilou, ça commence un petit peu à être pareil », songe-t-il lors d’un arrêt sur un banc de la rue Lavigueur.
Des taudis condamnés de la rue Saint-Olivier en 1968.
Crédit photo: Service de police, Archives de la Ville de Québec (image recadrée)
Pour Pierre Robitaille, cette crise du logement est décuplée aujourd’hui par la présence des Airbnb. « Pour que le quartier garde un peu de son identité, de son abordabilité, à un moment donné, il faut mettre un frein à ça. »
Un quartier magique
L’abordabilité n’est toutefois pas le seul point distinctif de Saint-Jean-Baptiste. Pierre Robitaille mentionne son dynamisme et sa capacité d’évoluer avec les changements sociaux. Il y a sa communauté « tissée serrée », composée de nombreux intellectuels, artistes et écrivains. Puis, les services et la taille du quartier permettent de faire la majorité des déplacements à pied. Enfin, Saint-Jean-Baptiste est animé, tout en étant paisible et sécuritaire.
Pour toutes ces raisons, Pierre Robitaille explique que les résidents de Saint-Jean-Baptiste, actuels et anciens, ont un réel amour pour le secteur. Chez lui, cet amour est visible à travers sa collection impressionnante de photos d’archives.
Après notre promenade dans le quartier, il m’accueille dans son appartement de la rue de la Tourelle. Sur son ordinateur, il ouvre un dossier de photos. Il m’avertit avoir déjà fait une sélection, sinon il y en aurait trop. Il y en a tout de même plus de 250… Certaines parlent d’un temps oublié, d’autres sont plus récentes.
« Ça, c’est l’ancien restaurant Le Veau d’or, où on est passé tout à l’heure. Tu avais le Ballon Rouge. Ça, c’était le premier club gai. Moi, je connaissais le propriétaire, parce que c’était un ami de mon frère », explique-t-il en pointant des éléments sur la photo.
Le bar le Ballon Rouge et le restaurant Le Veau d’Or en 1986.
Crédit photo: Archives de la Ville de Québec (image recadrée)
Parmi les derniers clichés qu’il me montre, quelques prises de vue du Festival Off de Québec. Pierre Robitaille fait partie de ceux qui ont créé l’événement. On y voit des musiciens, une foule animée et des enfants qui dansent.
Puis, une petite tête blonde. Ma tête.
Pierre Robitaille et moi nous regardons, incrédules. Sans le savoir, il m’a photographiée il y a de cela près de 20 ans, lorsque j’étais une gamine du quartier. Un moment magique, comme Saint-Jean-Baptiste sait si bien les concocter.
Certaines photos dans cet article ne font pas partie de celles vues ou prises lors de l’échange entre la journaliste et Pierre Robitaille et ont plutôt été choisies pour illustrer le propos.