Mauvaise nouvelle : notre facture d’épicerie augmentera de 1000 $ cette année, nous a appris le rapport annuel de l’Université Dalhousie le mois dernier*. Est-il possible de déjouer ces chiffres et de maintenir la part du budget que l’on consacre à l’alimentation relativement stable… sans manger des pâtes toute l’année ? Un dossier de Stéphanie Bérubé
Résumé
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Stéphanie Bérubé La Presse
](https://www.lapresse.ca/auteurs/stephanie-berube)
Se rassembler et mieux magasiner
Les prix vont monter, c’est indéniable. Face à cette hausse constante – sur cinq ans, on parle d’une augmentation frôlant les 30 % pour le panier d’épicerie –, les consommateurs sont combatifs : on voit des habitudes qui changent, des comportements qui se forgent.
Au campus Macdonald de l’Université McGill, la professeure Daiva Nielsen est témoin d’un beau phénomène : des étudiants et étudiantes cuisinent en groupe. Des épiciers partenaires leur fournissent des aliments moins frais, surtout à base végétale. Les ateliers sont courus, chaque semaine.
« Ça crée un lien très positif avec la nourriture », dit Daiva Nielsen, qui enseigne à l’École de nutrition humaine. Elle avoue que, dans un contexte où le prix est souvent ce qui fait les manchettes, voir des jeunes qui manient les spatules en discutant d’alimentation durable a quelque chose de réconfortant.
Selon elle, cette hausse contraignante pourrait aussi avoir des bénéfices, dont celui de voir des consommateurs prendre plus de temps pour réfléchir et planifier leurs repas. Particulièrement chez les jeunes.
« Il faut transformer ces défis en opportunités », dit celle qui fait aussi partie de la Chaire de recherche du Canada sur les comportements alimentaires.
Je crois que les gens vont adopter naturellement ces changements de comportement, mais ça ne se fera pas du jour au lendemain. Ça s’opère subtilement.
Daiva Nielsen, professeure à l’École de nutrition humaine
Là où ça coûte moins cher
D’autres changements de comportement se traduisent de manière très concrète.
« Depuis 2022, soit depuis le début des grandes hausses de prix, on voit que les gens changent d’enseigne vers celles au rabais. Super C, Walmart, Maxi se démarquent. Même les magasins de type Dollarama », rappelle Laure Saulais, professeure titulaire au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval.
L’attrait des enseignes à bas prix
La fréquentation des grandes enseignes (IGA, Metro, Provigo) a chuté de 79 % en 2019 à 58 % en 2025, tandis que celle des enseignes à bas prix (Super C, Maxi, Walmart) atteint un sommet historique à 74 %.
Source : Baromètre de la confiance des consommateurs québécois à l’égard des aliments, CIRANO, octobre 2025
À l’intérieur même du marché, quel qu’il soit, d’autres migrations sont faites par les consommateurs.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE
Laure Saulais, professeure titulaire au département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l’Université Laval
Ils vont chercher les mêmes produits qu’ils achetaient avant, mais moins chers. Après, il y a d’autres stratégies : on prend des substituts, on prend la marque un peu moins prestigieuse, on va éviter la viande rouge et prendre du poulet.
Laure Saulais, de l’Université Laval
Laure Saulais cite le dernier Baromètre de la confiance des consommateurs à l’égard des aliments, publié l’automne dernier par le Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).
On y apprenait que pour huit Québécois sur dix, le prix est parmi les premiers critères de choix des aliments. Les rabais sont aussi très importants. Heureusement, le goût trône en haut de la liste des déterminants d’achat.
- Le Rapport annuel sur les prix alimentaires au Canada pour 2026, dévoilé en décembre 2025, prévoit qu’une famille dépensera jusqu’à 994 $ de plus cette année pour l’épicerie. L’évaluation est basée sur une hausse des prix des aliments de 4 % à 6 %. Ce qui donne un total de 17 571,79 $ pour les dépenses en nourriture d’une famille de quatre personnes.
Les idées à retenir
Visitez un détaillant à bas prix, choisissez une marque plus économique, remplacez le bœuf par de la volaille, cuisinez en groupe.
Plein d’options pour éviter le gaspillage
S’il y a un message qui a été beaucoup répété dans les dernières années, c’est l’importance de réduire le gaspillage alimentaire.
Si chacun utilisait toutes les ressources, l’entièreté des aliments qu’il achète, cette hausse de 1000 $ de la facture d’épicerie serait annulée, estime Daiva Nielsen.
Ce n’est toutefois pas si simple à faire. Tout le monde est occupé. Mais avec un peu plus de planification, on peut réduire ses dépenses.
Daiva Nielsen, professeure à l’École de nutrition humaine
Dans la foulée de cette valorisation sont nées des applications qui permettent de mettre la main sur des aliments dont la date de péremption approche ou des restants de détaillants.
Car on ne peut pas rester les bras croisés devant la hausse des prix, dit Renaud LeBlanc, président de FoodHero.
« Il n’y a que des raisons d’être fier de vouloir régler les problèmes et trouver des solutions », lance-t-il, se félicitant que le discours évolue pour appuyer nos changements de comportement.
Porté par des valeurs écoresponsables, le désir de faire des économies est ennobli. Et une application antigaspillage peut assurément faire partie du bouquet de solutions.
« Notre force, c’est qu’on retrouve sur FoodHero le centre de l’assiette, dit Renaud LeBlanc. On y retrouve des protéines. »
« Il y a tellement de ressources qui ont été investies pour que ton morceau de bavette de bœuf se retrouve sur les tablettes… », poursuit-il, soulignant le sacrilège de jeter une partie de son assiette à la poubelle.
On jette beaucoup
Une partie du gaspillage alimentaire est liée à la peur de consommer des produits périmés. Selon un sondage commandé par Too Good To Go et publié l’automne dernier, la valeur des aliments jetés par les Québécois en raison de leur date de péremption dépasse 600 $ par ménage pour une année.
« Redéfinissez la valeur de vos aliments dans votre frigo », conseille Renaud LeBlanc.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE
Renaud LeBlanc, président de FoodHero
Si vous faites votre épicerie en début de semaine, que vous achetez un morceau de poisson, deux morceaux de poulet et que vous allez manger au restaurant le troisième jour, mettez le poulet au congélateur.
Renaud LeBlanc, président de FoodHero
FoodHero offre des aliments dont la date limite de fraîcheur approche. On peut ainsi mettre la main sur des viandes et plein d’autres aliments, parfois des produits haut de gamme, congelés, ainsi que des paniers de fruits et légumes.
Populaire aussi, l’application Too Good To Go a un fonctionnement différent et des commerces partenaires différents, dont plusieurs petits détaillants, comme des boulangeries et des pâtisseries qui offrent les invendus de la journée à un prix considérablement réduit. On peut aussi y retrouver des surplus de restaurants, ce qui permet un repas de resto à la maison le samedi soir pour une fraction du coût habituel.
La professeure Daiva Nielsen conseille d’explorer les autres applications qui permettent la gestion de l’épicerie, notamment celles qui comparent les prix d’une épicerie à l’autre, telles Reebee ou Flipp. Celles des enseignes offrent également des rabais ciblés aux utilisateurs.
Les idées à retenir
Utilisez tous les aliments de votre frigo, en priorité ceux qui flétrissent ou dont la date de péremption approche ; essayez une application antigaspillage ou des applications permettant de trouver les meilleurs prix.
Le pouvoir du savoir
Le discours qui valorise l’alimentation durable peut insuffler un vent de changement – selon Daiva Nielsen, c’est peut-être même par lui que passeront les changements les plus solides.
La directrice d’Alima, Julie Paquette, croit aussi que le mariage des arguments d’épargne à ceux concernant l’écoresponsabilité est porteur. Cela vaut pour la réduction du gaspillage alimentaire comme pour le remplacement de la viande par des légumineuses.
Cela dit, Julie Paquette insiste : pour une clientèle vulnérable, l’argument du prix prime celui du geste écologique. Alima travaille avec des femmes enceintes.
Par exemple, si on veut que la femme enceinte consomme des oméga-3, la meilleure source reste le poisson. On ne lui dira pas de choisir son poisson en spécial issu de la pêche durable. Ça n’arrivera pas. Par contre, le poisson en conserve est une super bonne source d’oméga-3. Dans ce cas, la santé est un meilleur levier que l’environnement.
Julie Paquette, directrice générale d’Alima
Autre ingrédient essentiel pour réussir la recette : la littératie alimentaire et culinaire. Selon la professeure Laure Saulais, si on veut adopter de nouvelles façons de faire, encore faut-il avoir les connaissances nécessaires.
« Ça prend du temps, une prise de conscience et des compétences. Ça prend de la littératie. C’est un sujet qui est présent dans la nouvelle politique bioalimentaire du Québec, dit-elle. Il faut accompagner les gens. Beaucoup d’initiatives veulent favoriser ça. Des ateliers de cuisine, des cuisines collectives… »
Des changements d’habitudes
Au Québec, cinq changements d’habitudes dominent : acheter à prix réduit (66 %), réduire la fréquence des repas au restaurant (61 %), se tourner davantage vers les enseignes à bas prix (54 %), limiter le gaspillage alimentaire (48 %) et opter pour les marques maison (44 %).
Source : Baromètre de la confiance des consommateurs québécois à l’égard des aliments, CIRANO, octobre 2025
La « fierté d’offrir »
Le sociologue Alain Girard, professeur à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ), appuie avec force cette idée. Selon lui, la « mutualisation » est une solution qui comporte de nombreux avantages, dont celui de réduire les coûts en maximisant les ressources.
« Et aussi de mettre beaucoup de protéines végétales au menu », précise-t-il.
Alain Girard est catégorique : le prix des aliments va continuer de monter. Il a toutefois de nombreux conseils pour affronter ces hausses : faire des achats groupés, faire des corvées de conserves, participer à des ateliers de cuisine et pas seulement quand on a des problèmes budgétaires. « Ça permet de nouer des liens sociaux, insiste-t-il, et de repartir à la maison avec des réserves pour la semaine ; ça permet de souffler un peu, d’avoir des lunchs et de bons prix. » Ça revalorise le geste de cuisiner et, ultimement, de se nourrir.
« L’alimentation est liée à la fierté de ce que tu es capable de faire et de ce que tu es capable d’offrir », dit Alain Girard.
Et rien n’est plus gratifiant que de sortir du garde-manger une conserve de tomates maison. « Un sac de tomates de serre, c’est rendu que ça coûte 7 $, dit-il. Là, tu sors ton pot qui t’a coûté 99 cents. »
Les idées à retenir
Faites une corvée bouffe, optez pour la qualité à petit prix – comme le poisson en conserve et les grains et légumineuses –, variez les protéines, essayez la cuisine collective.
Au guet pour les rabais
On a beau avoir les meilleures intentions du monde, si on est en mode survie, on aura assurément moins d’énergie pour se lancer dans des résolutions alimentaires et une grande quête du « faire mieux ».
« Quand on ne sait pas si on va rester dans son logement jusqu’à la fin de l’année, réduire le gaspillage passe en deuxième », illustre Laure Saulais, qui insiste sur l’importance de répéter que certains comportements écoresponsables sont aussi économiques.
« Les inégalités se creusent et ça devient extrêmement préoccupant, ajoute la professeure. Pour certains, le coût du logement est devenu envahissant. » Dans ce contexte, dit-elle, l’alimentation fait effet de variable d’ajustement. « On va raboter sur l’alimentation et malheureusement, les prix augmentent. On dépense plus pour avoir moins de choses. »
Pour les gens qui souffrent d’insécurité alimentaire, les augmentations successives deviennent ingérables.
Un œil sur les circulaires
Alima est un organisme qui calcule annuellement le prix du panier de provisions nutritif et économique. Contrairement à d’autres estimations, ce panier ne contient que l’essentiel pour des gens qui cuisinent tout. Pas d’aliment préparé, pas de raccourcis pourtant bienvenus en cuisine. En 2025, Alima a calculé qu’une famille montréalaise de quatre personnes doit dépenser au minimum 290 $ par semaine pour arriver à se nourrir sainement.
Plus de Québécois ont faim
Dans un bilan publié au début du mois de décembre 2025, l’Observatoire québécois des inégalités indiquait que l’insécurité alimentaire est en hausse dans la province pour la quatrième année de suite ; le taux est passé de 11 % en 2019 à 20 % en 2023 pour l’ensemble de la population.
« C’est sûr que si tu veux arriver à ce minimum, il faut que tu cuisines tout à la maison, que tu planifies tout, que tu fasses toutes les boîtes à lunch », dit Julie Paquette, directrice générale de l’organisme.
Peu importe où tu te situes dans la fourchette [de revenus], ça prend des efforts pour rechercher les prix, regarder les circulaires.
Julie Paquette, directrice générale d’Alima
Les bonnes vieilles circulaires sont donc une bonne façon d’économiser car les écarts de prix sont bien réels. On peut aussi miser sur les aliments dont le prix n’a pas varié – oui, il y en a !
Cinq aliments épargnés
Cinq catégories d’aliments dont le prix n’a pas augmenté (ou a reculé) au cours de la dernière année : les poissons et fruits de mer, le porc, les légumes frais, le beurre et les légumes en conserve.
Source : Statistique Canada, pour le Québec, d’octobre 2024 à octobre 2025
« C’est bien d’avoir des ingrédients de base en tout temps, dit Julie Paquette, mais oui, ça prend de la créativité et des compétences. »
« On sait qu’acheter en grande quantité est aussi un bon moyen d’économiser », conseille-t-elle. Sauf que cela ne convient pas à tout le monde, souligne-t-elle, précisant qu’en alimentation, le conseil taille unique n’existe pas.
Catherine Lefebvre est du même avis. Selon la coanimatrice du balado On s’appelle et on déjeune, il ne faut pas se bercer d’illusions : pour une partie de la population, il est impossible de maintenir un budget alimentation stable avec les hausses de prix.
Comment faire, concrètement, si on veut encore aller au resto et avoir une alimentation saine, dans tous les sens du terme ?
« Inévitablement, on doit faire des choix, dit-elle. On peut bien sûr aller au restaurant moins souvent, choisir des adresses “apportez votre vin” ou des comptoirs culinaires avec un bon rapport qualité/prix. »
« Parallèlement, ajoute-t-elle, il ne faut pas oublier que les restaurateurs aussi doivent jongler avec l’augmentation du prix des aliments, en plus des coûts relatifs à la main-d’œuvre et à leurs frais fixes habituels. Ils font vivre des gens d’ici, notamment des producteurs agricoles, des éleveurs, des pêcheurs, des transformateurs, des vignerons et plusieurs artisans. Si possible, on peut donc encourager de petites tables de quartier. Même si on y va moins souvent, c’est tout de même un geste important pour l’économie locale. »
« Après, lorsqu’on est en situation d’insécurité alimentaire et qu’on veut se faire plaisir au restaurant, le plus important est d’opter pour un endroit qui nous fait du bien. »
Les idées à retenir
Planifiez les repas, ayez des ingrédients de base polyvalents, regardez les circulaires, achetez de plus gros volumes à transformer et congeler.